Dans l’agréable roman qu’il a brodé sur le canevas des Mémoires de Richelieu, M. de Lescure a complaisamment décrit les fêtes fastueuses du premier mariage de Fronsac, sans oublier aucun détail sur la nuit de noces qui servit de clôture à cette magnifique cérémonie. Les mariés restèrent couchés un quart d’heure dans leur lit, les lampes à peine baissées, pendant que les invités circulaient bruyamment autour d’eux, aux sons joyeux des violons et des flûtes qui faisaient rage.

Et ce fut tout.

Fronsac avait, aussitôt, oublié Mlle de Sansac. La jeune vierge en fut dépitée et désolée. La belle famille protesta. Et ses plaintes, assurent certains biographes, ne furent pas étrangères à la détention de ce mari indifférent[41].

[41] «La famille voulait que la duchesse de Fronsac fût grosse», dit Richelieu dans les notes autographes qui terminent les Mémoires authentiques, et dont l’une se rapporte à sa première détention.

Nous croyons peu à cette version. Quoi qu’il en soit, la petite duchesse, avisée du désir de son époux, ne le fit pas languir. Au dire de l’anecdotier de la Vie privée, elle accourut, se présenta au prisonnier, avec tous les artifices de la coquetterie la plus raffinée et sous le plus galant des costumes, multiplia les sourires mouillés de larmes, les baisers, les caresses, les témoignages les moins équivoques d’une passion qui ne demandait qu’à être payée de retour. Mais ce fut encore en pure perte. Fronsac se montra charmant, gracieux, empressé, ainsi qu’il l’était avec toutes les femmes; il reçut la sienne comme «l’envoyée du plus grand roi du monde»; et même, sevré qu’il était de ses plaisirs coutumiers, il ressentit, à la voir et à l’entendre, un certain trouble, mais bientôt il se ressaisit; et la petite duchesse partit comme elle était venue. Au reste, l’honnête Bernaville ne souffle mot de l’entrevue: il se contente de signaler au ministre les effusions de gratitude que lui prodigua Fronsac, pour le zèle obligeant qu’avait apporté le Gouverneur à lui donner satisfaction.

Cependant, le pensionnaire de Bernaville recevait nombre de visites, entr’autres celles des princes de Conti et d’Espinoy, «la conversation roulant sur les occupations et amusements (!!!) de Fronsac»[42]. C’étaient encore M. et Mme de Cavoie qui venaient le «préparer, par de sages instructions, à recevoir la première visite de M. le duc de Richelieu... Elle s’est passée avec beaucoup de tendresse de part et d’autre.» En comédien consommé, Fronsac dit à son père «qu’il reconnaissait toutes ses fautes, qu’il n’oublierait jamais la grâce que le roi lui avait faite de l’envoyer ici pour en faire pénitence et les réparer, qu’il était trop heureux d’y être, qu’il ne négligerait rien de tout ce qui pouvait dépendre de lui pour les réparer, et pour se rendre digne des bontés de Sa Majesté. Il lui a encore dit ce qu’il nous dit tous les jours, qu’il n’a nulle impatience d’en sortir et qu’il regarderait comme un grand malheur une prompte liberté[43]

[42] Ravaisson: Archives de la Bastille, t. XII, (lettre du 1er juillet.)—Voltaire venait aussi, disait-il, «lui rendre ses devoirs».

[43] Ravaisson: Archives de la Bastille, t. XII, (lettre du 8 juillet).

Soudain, un coup de théâtre.

Le 27 septembre, Fronsac tombe malade: il a une fièvre intense. La Carlière, le médecin en titre de la prison d’État, vient le saigner le lendemain. La petite duchesse, qui n’avait pas abjuré toute tendresse pour l’ingrat, amène avec elle Barère, chirurgien des mousquetaires, que le duc, accouru au chevet de son fils, voudrait également substituer à La Carlière. Toutefois il s’entend avec le médecin officiel; et Fronsac est saigné au pied.