Le prisonnier, qui se sent plus malade, s’inquiète et demande un confesseur. On lui envoie un prêtre de Saint-Paul, M. Dolé, en qui le Cardinal de Noailles a pleine confiance. Cependant, Barère, qui est revenu, croit que cette fièvre persistante n’aura pas de suite. Or, le 30 septembre, la petite vérole se déclare. Et cette famille, jadis si empressée autour du malade, tous, jusqu’à l’amoureuse Mme de Fronsac, se défilent avec rapidité. Seuls restent dans la chambre du délaissé l’abbé de Saint-Rémy[44] et un valet de chambre.
[44] Richelieu en fut toujours reconnaissant à Saint-Rémy; et bien que Voltaire appelât cet abbé «un bœuf», Richelieu fit de son ancien précepteur son premier secrétaire à l’ambassade de Vienne.
Au surplus, Bernaville, qui a le sentiment de sa responsabilité, a mis Fronsac en quarantaine. Il doit préserver son personnel d’un mal contagieux. Il ne s’en inquiète guère pour lui-même: sa figure est toute couturée de petite vérole.
Cependant La Carlière, qui, en raison des visites de son confrère, s’était d’abord défendu de continuer les siennes, a consenti à suivre la marche de la maladie. Le 3 octobre, il se déclare satisfait de l’état général. Mais Fronsac est loin d’être rassuré. Il communie le matin et demande même l’Extrême-Onction. Toutefois, le 6, (le huitième jour de la maladie) le mieux s’accentue: La Carlière et Barère, enfin d’accord, sont satisfaits de l’évolution normale de la petite vérole. Et pourtant le vaillant Bernaville a suivi l’exemple de la famille, il ne voit plus son pensionnaire: c’est aussi qu’il «reçoit ici beaucoup de monde». Fronsac, pour qui jadis la dévotion était le dernier des soucis, en réclame toutes les pratiques: il demande la permission d’envoyer un valet de chambre à la châsse de Sainte-Geneviève, pour y faire «toucher un mouchoir et lui apporter des pains».
Enfin, le 17 octobre, Bernaville, rentré dans la chambre de Fronsac, envoie à Pontchartrain ce triomphant billet:
«Je m’assure que M. le duc de Fronsac est parfaitement guéri et qu’il n’est point marqué. Il se leva hier; et on ouvrit les fenêtres après avoir brûlé dans sa chambre de la poudre à canon et toutes sortes de choses. Il mange tous les jours des bouillons et plusieurs potages avec deux ailes d’un gros poulet et le corps, ce qui ne lui suffit pas à ce qu’il dit, et, je le crois bien, car il a bon appétit.»
Le Maréchal de Richelieu devait être un jour un gastronome aussi émérite qu’il était un amoureux hors pair.
Fronsac fit sa convalescence à la Bastille. Le Roi ne désarmait pas encore. Le 24 octobre, le père se décidait à rendre visite au fils: «Il m’a dit, écrit le Gouverneur, qu’il était content de l’état de sa santé et de la situation de son esprit.» La Carlière avait donné au malade son exeat (si l’on peut ainsi s’exprimer) et dicté à Barère le traitement qu’exigeait la convalescence. Quant au confesseur, M. Dolé, il continuait ses visites sur la demande expresse de son pénitent. Celui-ci voulait aller, le plus tôt possible, à la messe; mais Bernaville, qui connaissait le paroissien, tardait à le satisfaire, «car, disait-il, il n’aura pas sorti de sa chambre qu’on ne pourra plus l’y faire rentrer». Néanmoins, le 1er novembre, il lui permit d’entendre la messe. Le prompt rétablissement de Fronsac incitait ce bienveillant geôlier aux plus consolants pronostics: «La petite vérole, disait-il, ne lui a fait que du bien: elle l’a fait croître considérablement et il ne sera pas marqué: il y a lieu d’espérer qu’il y aura du changement en tout.»
«Il se promena hier pour la première fois dans le jardin que nous avons sur le bastion de la Bastille, où il est encore aujourd’hui. Il a prié M. le duc de Richelieu de me demander la permission de se promener dans le jardin de l’Arsenal. J’ai répondu que cette liberté était contre nos usages et que je ne croyais pas que le Roi voulût l’ôter au public et nous la donner pour promener nos prisonniers, et même qu’il conviendrait moins à M. le duc de Fronsac qu’à plusieurs autres, puisque la principale raison qu’on a eue en l’envoyant a été de le séparer de ses amis particuliers, ce qu’on ne pourrait pas faire dans un jardin public qui est le rendez-vous de tout Paris[45].»
[45] Ravaisson: Archives de la Bastille, (lettre du 5 novembre).