Sa vieille amie, «la grosse duchesse» d’Aiguillon, qui était en même temps sa cousine, était partie lui préparer le terrain. La tâche était délicate. La belle expédition de Minorque avait naguère enthousiasmé les Bordelais, mais la déconvenue de Closter-Seven avait transformé les dithyrambes en satires. Heureusement, la duchesse ne manquait pas d’entregent; elle avait des intelligences dans la place et sut retourner l’opinion publique[559].
[559] Grellet-Dumazeau: La société bordelaise au XVIIIe siècle, pp. 201 et suiv.—En 1756, D’Argenson écrivait (t. IX, p. 303), d’après des bruits de Cour, que Richelieu allait épouser la Dlle d’Aiguillon, «intrigante qui s’ennuie de n’être rien à la Cour»; n’était-ce pas plutôt la duchesse douairière qui était veuve?
Le Maréchal en profita pour faire une entrée solennelle dans la capitale de sa riche Satrapie. Des barques, magnifiquement décorées et pavoisées, l’attendaient à Blaye, lui et sa suite. Les navires qui stationnaient le long du fleuve, et le Château-Trompette le saluèrent de salves d’artillerie pendant qu’il remontait jusqu’à Bordeaux. Lorsqu’il descendit à terre et qu’il passa sous l’arc de triomphe dressé sur la Place Royale, le Parlement vint l’y haranguer. Puis Richelieu monta à cheval et se rendit, accompagné de toute la noblesse de la province, à la Cathédrale, où fut chantée une messe d’action de grâces.
Ainsi devait se terminer, dans une opulente sinécure, la vie politique et militaire d’un homme qui avait joué, sur les deux théâtres les plus en vue, à la Cour comme à l’Armée, un rôle de la première importance. Ce n’est pas qu’il l’eût abandonné sans espoir de retour: il comptait, au contraire, le reprendre, pour l’échanger, à l’heure propice, contre celui qui n’avait cessé d’être le but de toutes ses ambitions, le personnage de premier ministre; mais il avait été inconsciemment victime d’un de ces accès de bouderie dont il était coutumier. Il était parti de son plein gré; on oublia de le rappeler.
Aussi bien la place n’était guère enviable, quoique enviée par tant de compétiteurs, qui s’y croyaient appelés par leur compétence et leurs talents, alors que ces affamés de pouvoir n’avaient d’autre capacité que celle de leurs appétits. Au reste, jamais la Cour n’avait été le foyer de plus misérables, ni de plus basses intrigues. En présence d’un roi fainéant, indifférent et impénétrable, asservi désormais à ses passions, les partis se livraient des combats, acharnés dans leur perfidie sournoise, où les amis de la veille devenaient les ennemis du lendemain, facilement réconciliables pour des luttes nouvelles.
Le pays n’était pas moins profondément divisé sur tous les terrains, politiques, militaires, religieux, financiers.
Les temps étaient proches, où les visions d’un prophète, que nous avons si souvent consulté, le marquis d’Argenson, allaient devenir de saisissantes réalités: «L’anarchie marche à grands pas..., écrit-il... On entend murmurer ces mots de liberté, de républicanisme; déjà les esprits en sont pénétrés et l’on sait à quel point l’opinion gouverne le monde. Le temps de l’adoration est passé: ce nom de maître, si doux à nos yeux, sonne mal à nos oreilles. Il se peut qu’une nouvelle forme de gouvernement soit déjà conçue en de certaines têtes, pour en sortir, à la première occasion, armée de toutes pièces. Peut-être la Révolution s’opérera-t-elle avec moins de contestation que l’on ne pense: il n’y faudra, ni princes du sang, ni seigneurs, ni fanatisme religieux, tout se fera par acclamation...
«Aujourd’hui tous les ordres sont à la fois mécontents: le militaire congédié depuis la paix; le clergé offensé dans ses privilèges; les parlements, les corporations, les pays d’État avilis; le bas peuple accablé d’impôts, rongé de misère; les financiers seuls triomphants... Partout des matières combustibles... D’une émeute on peut passer à la révolte, de la révolte à une totale révolution; élire de vrais tribuns du peuple, des Consuls[560]....»
[560] Mémoires et Journal du marquis d’Argenson (édition elzévirienne 1858) t. V, pp. 346-347.