Il se disait autorisé à faire des propositions de paix, en offrant, de la part de Frédéric, à une princesse française, et à son défaut, à Mme de Pompadour, les principautés de Neuchâtel et de Valengin.
Très vraisemblablement, cet intermédiaire était un nouvel envoyé du roi de Prusse. Certes, Frédéric ne pouvait s’illusionner sur le sort réservé à ses tentatives de négociations. Il savait trop la haine que lui avait vouée la Marquise, pour espérer qu’elle cédât à l’amour du lucre ou à la gloriole des titres. Mais il suffisait au machiavélisme de l’astucieux monarque, que ses propositions d’accommodement fussent adressées de toutes parts à la maîtresse de Louis XV. A son compte, de ces démarches, si souvent renouvelées, devraient rejaillir des soupçons sur la probité politique de sa mortelle ennemie. Et les étendre jusqu’à Richelieu, c’était le comble de la fourberie diplomatique, bien que Frédéric n’eût aucune raison d’animosité contre le Maréchal.
Mieux encore, la sympathie de celui-ci pour celui-là, conforme aux traditions ancestrales hostiles à la maison d’Autriche, pouvait être exploitée comme une des causes de l’inaction «voulue» du vainqueur de Closter-Seven, qui avait sauvé miraculeusement la Prusse de l’effondrement définitif[556].
[556] C’est la thèse... philosophique de Soulavie, contre laquelle s’élève, à si juste titre, M. Frédéric Masson; et c’est peut-être par allusion aux déclarations du futur diplomate révolutionnaire, que Capefigue attribue le désastre de Rosbach à la secte des philosophes (voir [p. 315]).
Pour le parti qui aspirait à la perte du Maréchal, le mot inaction était synonyme du terme trahison; et c’était sous cette accusation, injuste autant que perfide, qu’on prétendait écraser le favori de Louis XV.
On comprend, de reste, l’état d’âme de Richelieu, quand il se sentit la fable de la Cour et de la Ville. Son orgueil démesuré, qui lui rendait plus sensibles les erreurs et les fautes du gouvernement[557], ne pouvait cependant lui dissimuler les siennes; et le duc de Croÿ a très bien défini une mentalité qui ne s’ignorait pas, quand il dit, dans son Journal: «M. de Richelieu fut reçu froidement... Il n’était pas plus content des autres qu’on ne l’était de lui... Il avait perdu la discipline et fait une étonnante campagne[558].»
[557] Il ne pouvait entendre parler de sang-froid de la capitulation de Closter-Seven, affirment les Souvenirs de deux anciens militaires (1813), pp. 65 et suiv. «C’est, disait-il, de toutes les intrigues de Cour, la plus atroce; on voulait continuer la guerre, on voulait me perdre; jamais je ne me suis conduit avec plus de prudence et plus de bonheur.» C’était troubler sa digestion que d’aborder un tel sujet.
[558] Duc de Croÿ: Journal (édit. de Grouchy et Cottin), t. I, p. 418.
Rompu aux intrigues de Cour, il sut enfin se persuader que, pour le moment, son rôle était fini. Mme de Pompadour, malgré tous les assauts qu’avait eu à subir son crédit, était encore la souveraine maîtresse du royaume et du roi. Dès lors, Richelieu pouvait-il espérer (et d’abord l’eût-il voulu?) qu’on lui confiât le commandement d’une nouvelle armée? Encore moins devait-il compter sur une place au Conseil. La Marquise et ses amis en occupaient toutes les avenues. Et le roi lui-même, malgré son extrême indulgence et son amitié, restée immuable, pour le Maréchal, s’enracinait plus encore, avec son entêtement ordinaire, dans cette idée, que Richelieu était trop léger et trop prompt pour devenir jamais un bon ministre.
Aussi, par dégoût et peut-être encore par philosophie, le Maréchal se dit-il qu’il serait plus sage de renoncer momentanément à la vie militaire et politique qui lui donnait actuellement tant de déboires. Il lui restait assez d’agréables et brillantes compensations, pour ne pas trop regretter le rêve qu’avait fait miroiter à ses yeux le souvenir des gloires familiales. Il pouvait partager désormais son temps entre l’administration de son gouvernement de Guyenne et les devoirs de sa charge de premier gentilhomme qui lui assurait encore une influence considérable. A Paris et à Versailles, il pontifiait toujours au nom de l’étiquette; il était le doyen de l’Académie, il régentait les théâtres et les comédiens, commandait à la mode, éblouissait par son faste; il était, par définition, le protecteur des Lettres et des Arts. A Bordeaux, il se sentait plus puissant encore; et il se promettait d’y jouer le rôle de despote et de sultan, car il n’avait rien abdiqué de son autoritarisme, ni de son goût passionné pour les femmes.