Le roman et le théâtre se sont emparés d’une intrigue trop connue pour que nous en rappelions tous les détails. Quelques lignes suffiront à la résumer[53].

[53] Le t. III de la Vie privée consacre près de 150 pages à ce récit, qui prend ainsi les proportions d’un livre. Faur intitule le volume Relation écrite par le duc de Richelieu en Languedoc pour la Marquise de M*** (Monconseil) de ses premières aventures...

Fronsac avait remarqué la femme d’un miroitier de la rue Saint-Antoine, nommé Michelin. Il l’avait suivie, abordée, et tenté, sans faire connaître sa personnalité, le siège d’une vertu devant laquelle avaient échoué son astuce, son adresse et ses protestations de tendresse éternelle. Cette blonde délicieuse, âgée de 18 ans, était dévote et sage, autant qu’elle était jolie. Fronsac, qui se lassait de lui présenter, chaque jour, de l’eau bénite, à l’église Saint-Paul, n’en était pas, disait-il, autrement amoureux; mais cette résistance d’une petite bourgeoise piquait au vif sa vanité.

Avec l’argent que lui avait prêté la duchesse, il avait loué, dans le quartier, un appartement pour y recevoir la jeune femme, pendant que la grande dame éloignait le mari, en l’envoyant à son château de Mantes y commencer toute une série de travaux. Elle prétendit l’avoir fait innocemment; mais, par la suite, après avoir sermonné, pour la forme, son ancien amant, elle servit, en pleine connaissance de cause, le caprice de Fronsac et se prit même d’amitié pour la victime. En effet, Mme Michelin avait succombé aux assauts répétés du galant, qui avait fini par se nommer, et que, chaque jour, elle adorait davantage. Dans l’intervalle était revenu le mari. Le petit duc lui avait rendu visite et réservé sa clientèle. Le bonhomme ne se doutait de rien, se confondait en révérences devant le grand seigneur et s’estimait fort honoré qu’il daignât s’asseoir quelquefois à la table familiale. Lui, Fronsac, ne se contentait plus de recevoir sa maîtresse dans l’appartement de la rue Saint-Antoine: c’était chez elle qu’il continuait ses amoureux ébats; bien mieux, dans la même maison et le même soir, il allait courtiser une amie de Mme Michelin, une brune fringante, très fière de cet hommage rendu à sa beauté par l’irrésistible Fronsac. Mme Michelin apprit cette trahison; elle pleura en silence, et son infidèle amant eut l’inconscience de lui imposer le partage de ses nuits avec son indigne rivale.

Puis il disparut.

Le duc de Richelieu venait de mourir (1715); et la succession du défunt ne laissait pas que d’être embarrassée. Le père et le grand-père de Fronsac avaient singulièrement amoindri par leurs dépenses exagérées l’énorme fortune du Cardinal; la substitution—héroïque remède—en avait sauvegardé le reste. «Ce fut mon unique héritage», dit le nouveau duc de Richelieu à qui nous donnerons désormais le nom sous lequel il est connu dans l’Histoire. Et son geste, à ce moment, ne manqua pas de grandeur. Le feu duc de Richelieu avait payé les dettes de son fils. Le fils paya les dettes de son père, trois millions, paraît-il. Et fut-ce l’importance ou la noblesse du sacrifice auquel il n’était pas obligé, qui émut le roi? Mais Louis XIV, comme s’il eût conscience de sa mort prochaine et qu’il voulût faire oublier à Richelieu ses récentes disgrâces, lui multiplia ses faveurs. Le 14 mars, il lui accordait l’appartement du vieux duc à Versailles[54]; et, dans les premiers jours de septembre, il lui donnait son agrément pour l’achat du Régiment du Roi à Nangis[55], qui, lui aussi, avait fait battre le cœur de la duchesse de Bourgogne.

[54] Dangeau: Journal, t. XV, p. 418.

[55] Ibid., t. XVI, p. 196.—Louis XIV étant mort quelques jours après, ce fut le duc d’Orléans, Régent, qui signa pour le nouveau roi.

Les tracas de son héritage, le soin de son crédit, la mobilité naturelle de son esprit, n’avaient guère laissé le temps à Richelieu de penser à Mme Michelin. Il revint cependant, de loin en loin, lui apporter la consolation de sa chère présence. Mais comme il la trouvait changée! Elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. La douleur, la jalousie, le remords la minaient lentement. Richelieu avait cessé depuis quelque temps ses visites, quand il voit un jour M. Michelin en grand deuil. Il le fait monter dans sa voiture; et le brave homme tombe dans ses bras en sanglotant. L’avant-veille, il avait conduit sa femme au cimetière. Il ne pouvait s’expliquer le mal qui l’avait enlevée. Elle était devenue mélancolique. Elle s’affaiblissait de jour en jour et ne se nourrissait plus: il lui fut bientôt impossible de se lever; elle avait enfin succombé à cet état de langueur.