—D’accord, répondit le chœur des officiers; le premier qui s’emparera de la belle sera réputé le plus brave.»

[49] Mémoires du Maréchal de Villars (Édition du Marquis de Vogüé), 6 vol., t. III, p. 197.

On allait donner l’assaut, quand Marchiennes capitula. La maîtresse du Prince Eugène n’était plus de bonne prise.

La discorde régnait parfois entre ces jeunes seigneurs, dont certains étaient de sang royal: tel le prince de Conti qui avait le caractère difficile et la main lourde. Il ne la fit que trop sentir à Fronsac et au prince d’Espinoy, alors qu’ils jouaient ensemble. Ils étaient cependant les meilleurs amis du monde, au temps où Fronsac était enfermé à la Bastille. Ce fut une brouille assez sérieuse; mais Dangeau, l’historiographe, hausse les épaules: «On regarde cela, dit-il, comme jeux d’enfant[50]

[50] Dangeau: Journal, t. XIV, p. 463 (15 août 1713).

Fronsac ne quitta pas Villars de la campagne. Il fut blessé à Fribourg d’un coup de pierre dont il garda la marque, assurent ses biographes, jusqu’à la fin de ses jours. Après la reddition de la ville, chargé par le Maréchal d’en apporter la nouvelle au roi, il fut encore, ce jour-là, le héros de Marly. Habile metteur en scène, il sut se faire valoir, exhiba sa blessure, raconta toutes les péripéties de la campagne avec une verve incomparable. Louis XIV le complimenta, il lui laissa entendre que le sang de sa blessure avait lavé la honte de sa lettre de cachet; puis «il le logea et le retint; l’armée devant se séparer, il lui donna 4000 écus pour son voyage[51]». (1712-1713).

[51] Dangeau: Journal, t. XV, p. 30 (novembre 1713).

Grâce à sa belle conduite devant l’ennemi, Fronsac avait reconquis le droit de reparaître, le front haut, à Paris et à Versailles. Il en profita pour revenir à ses errements d’autrefois, mais avec plus de réserve, voulant ainsi justifier la confiance qu’avait maintenant le roi dans son avenir. Ainsi, en octobre 1714, il avait parié contre le duc d’Aumont une forte somme pour une course de chevaux. On lui conseilla de «rompre»; il ne se fit pas répéter deux fois l’invitation[52].

[52] Ibid., (19 octobre 1714).

Toujours aussi amoureux et aussi entreprenant que par le passé, Fronsac ne se risqua plus cependant dans les alcôves royales; il est vrai qu’elles étaient alors si dépeuplées. Il se rabattit, par curiosité, sur de simples bourgeoises; et ce fut le commencement de son aventure avec Mme Michelin, dont le dénouement tragique lui arracha des larmes: il le prétendit du moins. Toutefois ce qui est peut-être encore plus lamentable, dans cette triste et touchante histoire, c’est le rôle qu’y joua, dès le début, la duchesse aux yeux bleus qui avait offert à Fronsac une si tendre hospitalité dans son château, près de Mantes. Les deux amants s’étaient écrit pendant la campagne de Flandre; mais la duchesse avait longuement réfléchi au cours de ces deux années; quelques fils blancs argentaient ses tempes: elle eut le bon esprit d’offrir à Fronsac, qui accepta, la sûreté d’une amitié à toute épreuve. Mais la véritable affection, pure et sincère, consiste-t-elle à méconnaître, au profit d’un des intéressés, le sentiment du devoir et les lois de la morale? Et la grande dame, qui voulut bien collaborer à la cruelle comédie (à vrai dire elle le regrettera plus tard) où Fronsac fit sombrer la vertu de la pauvre petite Mme Michelin, n’était-elle pas aussi coupable que l’auteur de cette machination si perfidement ourdie?