Fronsac, en Flandre, sous le commandement de Villars. — Le siège de Marchiennes. — Fronsac est blessé à Fribourg. — Comment il est accueilli, à Marly, par le roi. — Il revoit la duchesse aux yeux bleus qui avait reçu ses adieux avant son départ pour l’armée. — L’amitié succède à l’amour. — Le roman de Mme Michelin: perfidie et cruautés de Fronsac. — Mort du duc de Richelieu: un beau geste de son héritier. — Les dernières heures de Mme Michelin.
De nos jours (quoique le fait soit devenu assez rare) un père de famille, mécontent de la conduite d’un fils trop étourdi ou trop indépendant, finit par le décider, de gré ou de force, à devancer l’appel réglementaire et à contracter un engagement dans l’armée—excellente école pour les têtes un peu chaudes.
Jadis, ces exemples étaient plus fréquents; et, sous l’ancien régime, ils se généralisaient. D’abord, pour un gentilhomme, l’armée était la véritable carrière; en eût-il décliné l’obligation, que son père l’eût rappelé à l’observation de son devoir, surtout quand le réfractaire n’avait pas encore atteint sa majorité; et l’on sait qu’à cette époque un Français n’était majeur qu’à sa vingt-cinquième année.
Mais cette jeune noblesse volait plus qu’elle ne marchait à l’appel de ses chefs.
Aussi Fronsac, qui était ardent et courageux, répondit-il, comme il convenait, à l’ordre que lui donna son père, ordre vraisemblablement suggéré par Louis XIV, d’aller «servir en Flandre, dans les mousquetaires», et sous les ordres du Maréchal de Villars. Ce fut en août qu’il partit et Dangeau trace, d’un trait, le piquant croquis des adieux du jeune volontaire à la Cour: «Il a pris congé du roi qui lui a fort recommandé d’être plus sage et lui a d’ailleurs parlé avec beaucoup de bonté et de considération pour le duc, son père[48].»
[48] Dangeau: Journal, t. XIV, p. 197.
Il ne semble pas qu’avant son départ, Fronsac, qui fut, «comme César, le mari de toutes les femmes, excepté de la sienne», ait honoré celle-ci de la moindre attention. Par contre, s’il faut en croire l’auteur de la Vie privée, il allait retrouver et consoler à l’auberge du Chasseur, aux portes de Paris, cette belle duchesse aux yeux bleus qu’il avait connue avant son mariage et qui, prête à se rendre, lui murmurait si tendrement: «Ah! Fronsac, que vous êtes dangereux!» Ils se rappelèrent une dernière fois les heures délicieuses de leur amour, alors que l’époux était envoyé en mission dans le Languedoc; les amusements de la vie de château, près de Mantes, et les brimades qu’avait dû subir Fronsac, du fait des jeunes et jolies femmes reçues par la duchesse et furieuses des indiscrétions ou des infidélités de ce roué trop séduisant; les fuites éperdues de l’amant pour ne point compromettre sa maîtresse, et la récompense exquise qu’il en obtenait.
Mais il fallut partir.
Il fit bravement son devoir. Le Maréchal de Villars, qui l’avait pris pour aide de camp, rend pleine justice, dans ses Mémoires, à la vaillance de ce soldat de seize ans[49]. Il en allait de même pour ses compagnons d’armes. Mais, chez cette brillante jeunesse, la galanterie était inséparable de la bravoure. On assiégeait Marchiennes, où se trouvaient réunis le dépôt de munitions et... la maîtresse du Prince Eugène. Notre illustre ennemi commençait à être aussi malheureux à la guerre qu’il l’était depuis longtemps en amour.
«Ma foi, messieurs, dit le maréchal, je vous abandonne cette dame, si vous emportez la place.