Peut-être admettra-t-on difficilement cette mansuétude toute philosophique chez un homme, qui, pour se piquer de n’avoir point de préjugés, n’en était pas moins susceptible à l’excès, très fier et intraitable sur le chapitre de ses prérogatives. Aussi, sans être friand de la lame, dégaînait-il volontiers, s’il se jugeait tant soit peu offensé.
En décembre 1715, à Chantilly, chez le duc de Bourbon qui l’invite à ses tirés, il se prend de querelle avec le chevalier de Bavière et tous deux décident d’aller vider leur différend au bois de Boulogne. Or le Régent y donnait précisément une chasse en l’honneur des dames de la Cour. Aussitôt, il fait arrêter les deux duellistes par des officiers de garde qui les mettent en lieu sûr, puis, les conduisent, sur son ordre, au Palais Royal. Là, le duc d’Orléans les réprimande et leur déclare que si, d’ici dix ans, ils ont ensemble le moindre démêlé, il regardera cette nouvelle affaire comme une suite de celle-ci. Il leur demande leur parole et les congédie sur cette menace mi-sérieuse et mi-plaisante:
—«Ne m’y manquez pas; car si vous me manquiez, je ne vous manquerais pas[57].»
[57] Dangeau: Journal, t. XVI, pp. 252-253.—Duclos: Mémoires, 1864, t. I, p. 216.
A deux mois de là, le duc d’Orléans ne manquait pas le duc de Richelieu pour un autre duel, qui ne fut pas manqué celui-là et qui faillit entraîner les conséquences les plus graves.
Des propos ignominieux avaient couru sur le compte de Mme de Gacé, qui aurait joué, disait-on, un rôle des plus actifs dans des fêtes nocturnes rappelant les orgies d’Héliogabale. Ces infamies, faussement attribuées à Richelieu[58], étaient parvenues jusqu’aux oreilles du mari, qui, pour se venger, était allé, à moitié ivre, fredonner sous le nez du prétendu calomniateur, au bal de l’Opéra[59], un couplet satirique lancé contre lui par le poète Roy. Le duc, furieux, provoque Gacé en duel et tous deux vont se battre rue Saint-Thomas-du-Louvre. Richelieu reçoit un coup d’épée qui lui traverse le corps. Gacé, légèrement blessé, rentre tranquillement au bal.
[58] D’après les Mémoires historiques et authentiques sur la Bastille (de Carra), Richelieu aurait révélé les détails d’une orgie nocturne, où Mme de Gacé (plus tard Mme de Matignon) serait devenue le jouet de tous les convives et même des laquais.
[59] Si Richelieu ne fut pas le fondateur des bals de l’Opéra, il contribua, de tout son pouvoir, à leur organisation et à leur prospérité.
Le lendemain, 18 février 1716, le procureur général prescrit une information; et le Parlement ordonne aux deux duellistes d’aller se constituer prisonniers, «pour quinze jours», à la Conciergerie[60]. Par esprit de solidarité, et surtout par un sentiment d’orgueil qu’on retrouve de tout temps dans les paroles et dans les actes de ce corps privilégié, les ducs et pairs protestent contre une procédure qui vise un des leurs, bien qu’il ne soit pas encore reçu au Parlement. Richelieu et Gacé n’en sont pas moins incarcérés, le 5 mars, à la Bastille, sur une lettre de cachet signée par le duc d’Orléans.
[60] Dangeau: Journal, t. XVI, pp. 328 et suiv.