Rien de tel qu’une prison commune pour réconcilier des adversaires. Richelieu et Gacé s’y «font de grandes amitiés» et reçoivent ensemble les nombreux visiteurs qui viennent leur apporter leurs compliments de condoléances. Entre temps, le Parlement délègue auprès du Régent, des conseillers chargés de connaître son opinion; et le duc d’Orléans leur déclare très nettement qu’il entend se montrer plus rigide sur le chapitre des duels que n’était le feu roi. Nous verrons plus tard pourquoi ce prince, d’habitude si débonnaire, témoignait d’une telle sévérité contre les détenus.
Richelieu se défendait vigoureusement. Il avait récriminé, dès son entrée à la Bastille, parce qu’on avait voulu lui enlever son épée, arme qui restait toujours «en possession des pairs», même prisonniers d’État. Bernaville le certifiait. Puis Richelieu avait présenté requête au Régent pour ne pas être jugé au Parlement, d’autant que celui-ci était en procès avec les pairs.
Le conseiller Ferrand, qu’on donna pour commissaire aux inculpés, les interrogea le 17 mars. Comme les témoins faisaient défaut, Richelieu et Gacé affirmèrent énergiquement qu’ils n’étaient pas allés sur le terrain. Aussitôt on commit des chirurgiens pour les visiter. Le jeune duc, de qui la grave blessure s’était rapidement cicatrisée, l’avait cependant recouverte d’un taffetas auquel l’ingéniosité d’un peintre (c’est du moins la version de Soulavie) avait donné la couleur de la chair. Le subterfuge n’en fut pas moins découvert.
Mais le Régent avait à cœur que l’affaire suivît son cours. Aussi, le 13 juin, le roi enjoignait-il par écrit aux pairs et aux princes du sang d’assister au jugement. Ceux-ci s’abstinrent d’y paraître, sous prétexte que la suscription de leur lettre de convocation constituait un manquement des plus graves aux lois sacrées de l’étiquette. Le 19, le jugement concluait à «un plus ample informé» et les intéressés durent rester encore deux mois à la Bastille. Le 21 août, nouveau jugement et même sentence: seulement les prisonniers furent mis en liberté. Enfin le 1er décembre, «ils furent renvoyés absous de leur prétendu combat. M. le comte de Toulouse (bâtard légitimé de Louis XIV) était à ce jugement: il était le seul de prince[61]».
Richelieu et Gacé n’en avaient pas moins passé cinq mois à la Bastille.
[61] Dangeau: Journal, t. XVI, passim.—La Gazette de la Régence (édition de Barthélemy, 1887) vitupère le Parlement «qui s’introduit à la Bastille pour des affaires où il ne mettait pas autrefois le nez».
A vrai dire, l’imprudence et l’impudence du petit duc avaient soulevé contre lui bien des colères. Recherché par les plus grandes dames de la Cour, cet adolescent, qui n’avait pas vingt ans, était encore parvenu à faire tourner la tête à des princesses du sang, dont les attaches familiales auraient dû cependant lui donner à réfléchir.
La première qui s’éprit follement de Richelieu, Mlle de Charolais, était sœur d’un arrière-petit-fils du grand Condé, le duc de Bourbon. Ce prince, qu’avait éborgné à la chasse le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, était un assez pauvre homme; et sa laideur morale ne déparait pas sa laideur physique: il était dur, violent, brutal, sans honneur et sans scrupules. La liaison de sa sœur avec Richelieu n’avait pu lui échapper. La duchesse douairière de Bourbon qui l’avait surprise, ne parvenait pas, bien qu’elle surveillât et même maltraitât sa fille, à l’empêcher de recevoir chez elle son amant[62]. Richelieu entrait par les fenêtres. C’étaient alors de secrets entretiens dans la chambre d’une femme de service, ou dans les jardins de l’hôtel de Condé, les nuits où la lune n’en trahissait pas les mystères. C’étaient encore des escapades à travers les rues de Paris: rendez-vous était pris devant l’église des Cordeliers; et le couple amoureux vagabondait par la Ville, sous des habits d’artisan, exposé parfois aux pires rencontres, et venant s’échouer, après quelles péripéties, dans le bureau d’un commissaire, où Richelieu devait se nommer et se répandre en menaces pour éviter à sa compagne le plus humiliant des scandales.
[62] «D’autant plus sévère qu’elle était coquette et jalouse de sa fille.» (Anecdotes de Rulhière, édition E. Asse, p. 2.)
Après une nuit si tourmentée, qui rappelle quelque peu celle du Domino noir, Mlle de Charolais avait bien juré de ne plus courir pareille aventure. Et son amant abondait très volontiers dans son sens; car il se voyait ainsi débarrassé de l’inquiète surveillance d’une maîtresse ombrageuse, très hautaine et très fière, même au milieu des plus tendres épanchements. Il est vrai que l’indifférence de Richelieu avait fini par avoir raison des fureurs jalouses de la princesse.