«Mlle de Valois est brune, elle a de fort beaux yeux, mais son nez est vilain et trop gros... Selon moi, elle n’est pas belle; il y a pourtant des jours où elle n’est pas laide, car elle a de belles couleurs et une belle peau; lorsqu’elle rit, une grande dent qu’elle a à la mâchoire d’en haut fait un vilain effet. Sa taille est courte et laide; sa tête enfoncée dans les épaules; et ce qu’elle a de pire, à mon avis, c’est la mauvaise grâce qu’elle met en tout ce qu’elle fait; elle va comme une femme de 80 ans.»
Peu indulgente, cette grand’mère qui, elle, était un miracle de laideur!—Il est vrai que, le 17 mars 1717, elle écrivait: «Mlle de Valois ne se soucie pas de moi et ne peut me souffrir», et le 31 mars 1718: «Elle est fausse, menteuse et horriblement coquette.»
Des physiologistes, que nous croyons surtout des fantaisistes, ont prétendu que les gens affligés d’un développement nasal excessif étaient de complexion amoureuse non moins prononcée.
L’exemple de Mlle de Valois semblerait cependant justifier cette assertion. La liaison de la fille du Régent avec Richelieu, liaison qui devait être encore plus mouvementée que celle de Mlle de Charolais, débuta par un de ces jeux entre voisins, dont le dessous d’une table dissimule d’ordinaire les pratiques innocentes. Pendant des parties de bassette ou de hocca, les pieds de Richelieu cherchaient et interrogeaient ceux de Mlle de Valois qui leur répondaient par une pression des plus douces. Mais, un beau soir, les pieds de Mlle de Charolais intervinrent à leur tour dans cette muette conversation. Et ce fut le commencement des hostilités qui éclatèrent bientôt entre les deux princesses, jalouses l’une de l’autre et convaincues, chacune, de la trahison de leur adorateur.
Si Mlle de Charolais, malgré son humeur indépendante, était tenue de près par une mère que sa coquetterie rendait dure et méfiante, Mlle de Valois était plutôt abandonnée à elle-même par la sienne, fille légitimée, elle aussi, du Grand Roi. La duchesse d’Orléans (et sa belle-mère le lui reproche assez dans sa Correspondance) était une nature essentiellement indolente; elle ne s’occupa jamais de ses six filles; la pleine satisfaction de son incommensurable orgueil était son unique souci. Mlle de Valois avait pour gouvernante, une demoiselle Desroches, que Besenval appelle un «Argus suranné», et qui, en effet, n’y voyait plus clair. Richelieu profita d’une surveillance aussi défectueuse pour entretenir des intelligences dans la place et pour y pénétrer sous les travestissements les plus divers. Faublas n’a jamais été qu’un très pâle copiste de ce Protée de l’amour. En attendant l’heure du berger, Richelieu faisait sa cour, déguisé tantôt en «esclave», tantôt en «courtaud de boutique», tantôt encore en «galérien demandant son pain». Guettant la princesse sur l’escalier du Palais Royal, il s’approchait d’elle, quand elle sortait pour la promenade, et lui remettait un placet qui n’était qu’une déclaration d’amour. Elle avoua, depuis, qu’elle ressentit alors une «agitation extraordinaire», malgré «l’insolence» du procédé[69].
[69] Rulhière: Anecdotes sur le Maréchal de Richelieu (édition Asse), 1890.—Besenval: Mémoires (édition Baudouin, 1821, 2 vol.), t. I, pp. 106 et suiv.
Ce fut ainsi que Richelieu, travesti, paraît-il, en soubrette, finit par arriver jusqu’à la chambre de Mlle de Valois, qui le reconnut sous son costume d’emprunt. La Desroches fut complètement dupe de manœuvres que Richelieu devait pousser à la dernière perfection. Il usa, en effet, d’un stratagème qu’il renouvellera, trente ans plus tard, dans des conjonctures semblables, mais moins discutables que celles-ci. Il loua une maison, dont le mur était contigu à l’appartement de Mlle de Valois, et fut secrètement percé, pour établir une communication entre les deux immeubles, par une porte que masquait une «armoire à confitures». Mlle de Charolais pressentait l’infidélité de son amant; mais celui-ci alla au-devant de ses reproches; il lui conta franchement l’histoire de la cachette, espérant, disait-il, se concilier les bonnes grâces du père par l’intermédiaire de la fille; et c’était en tout bien tout honneur; car il ne pouvait profiter des faveurs de la princesse, étant, hélas! «un blessé de l’amour». Mlle de Charolais crut ou feignit de croire à l’infortune de Richelieu; mais elle voulut s’assurer, par ses propres yeux, de la complicité de sa rivale: elle alla se poster dans une maison dont les fenêtres faisaient face à celle qu’avait louée Richelieu; et, de là, elle put voir jouer la porte et l’armoire aux confitures[70].
[70] Besenval affirme dans ses Mémoires (édition Baudouin, t. I, p. 107), que Mme de Ségur, mère du ministre, lui a communiqué tous ces détails, comme les tenant des princesses elles-mêmes.
Mais, ou le duc était bien naïf—ce qui n’est guère vraisemblable—ou il en donnait à garder à sa maîtresse, quand il prétendait ne faire la cour à Mlle de Valois que pour conquérir les faveurs du Régent; car il ne devait pas ignorer de quelle animosité le poursuivait le duc d’Orléans. Celui-ci avisant, à un bal de l’Opéra, en conversation très animée avec sa fille, un masque, sous un domino qui ressemblait, à s’y méprendre, à celui de Richelieu:
—«Masque, lui dit-il, d’une voix irritée, veillez sur vous, si vous ne voulez aller une troisième fois à la Bastille.»