Le domino enlève son loup; et le Régent reconnaît... Monconseil, un ami de Richelieu et de Mlle de Valois.
—«N’importe, fait le duc d’Orléans, répétez à M. de Richelieu ce que je viens de vous dire.»
La liaison, d’abord platonique[71], puis très réelle, de sa fille avec cet infatigable coureur de ruelles, était devenue la fable publique, bien que la Palatine n’en soufflât mot dans cette Correspondance où elle n’a garde, cependant, d’oublier les cancans de Cour. L’ignorait-elle? Ou bien ne voulut-elle la connaître, ou plutôt la reconnaître, qu’au lendemain de la conspiration de Cellamare? En tout cas, jusqu’à la découverte du complot, si elle parle de Richelieu, elle n’en dit aucun mal. Et même elle semble plutôt s’amuser des prouesses amoureuses de celui qu’elle traînera un jour dans la boue. Lisez plutôt ce récit, lestement troussé, d’une aventure galante, qu’elle date du 11 juin 1717:
«Deux jeunes duchesses ne pouvaient voir d’assez près leurs amants; et elles se sont avisées d’un tour original. Ce sont deux sœurs; et elles ont été élevées dans un couvent à quelques lieues de Paris. Une religieuse vint à mourir dans ce couvent; les dames prétendirent qu’elles étaient très affligées et qu’elles avaient eu beaucoup d’attachement pour la défunte; elles demandèrent la permission de lui rendre les derniers honneurs et d’assister à ses funérailles, ce qui leur fut accordé avec de grands éloges pour leur bon naturel.
«Lorsqu’elles vinrent au couvent, il se trouva pour la cérémonie funèbre deux prêtres étrangers que personne ne connaissait. On leur demanda qui ils étaient; ils répondirent qu’ils étaient de pauvres ecclésiastiques qui avaient besoin de protection; et comme ils savaient que deux duchesses devaient venir à l’occasion de l’enterrement, ils s’étaient rendus afin de solliciter leur patronage. Les duchesses dirent qu’elles voulaient les interroger et qu’ils pouvaient, après la cérémonie, venir les trouver dans leur chambre. Les jeunes prêtres s’y rendirent et ils restèrent avec les dames jusqu’au soir. L’Abbesse trouva l’audience trop longue, et fit dire aux jeunes prêtres de s’en aller; l’un résista et se mit en colère, l’autre ne fit qu’en rire. Ce dernier était le duc de Richelieu, l’autre le chevalier de Guéménée, fils cadet du duc de ce nom. Ce sont les cavaliers qui ont eux-mêmes raconté l’aventure[72].»
[71] La mosaïque, publiée par M. de Lescure, sous le titre de Nouveaux Mémoires de Richelieu, donne ce caractère à la liaison de Mlle de Valois; mais M. E. de Barthélemy déclare dans les Filles du Régent (1874, t. II, p. 396) qu’il lui est passé sous les yeux une lettre témoignant de la passion, satisfaite, de Mlle de Valois pour Richelieu. Ici, c’est la duchesse de Modène qui trahit la fille du Régent. Dans une correspondance, dont Richelieu était destinataire et qui porte, de sa main, cette désignation: Lettres de Mme la duchesse de Modène pendant son séjour à Paris, l’une d’elles est déjà très significative. La princesse écrivait à Richelieu, en sortant d’un bal, où il s’était entretenu avec elle, pendant que sa femme ne le quittait pas des yeux: «Qu’elle est heureuse de pouvoir vous aimer sans crime!» L’autre lettre, dont la lecture ne laissait aucun doute à M. de Barthélemy sur la nature des relations de Mlle de Valois avec Richelieu, appartenait, comme la précédente, à une collection d’autographes mis en vente par la maison Charavay; et l’auteur des Filles du Régent «regrettait de n’avoir pas le droit de reproduire» cette preuve de l’amour, très peu innocent, de la princesse pour Richelieu.
[72] Correspondance complète de Madame, duchesse d’Orléans (édition Brunet), t. I, page 300.
Ce dernier trait caractérise à souhait l’adolescent vaniteux et fat qui ne se faisait aucun scrupule de révéler ses bonnes fortunes, ni d’en nommer les dispensatrices. L’homme, d’ailleurs, ne sera pas plus discret.
C’est seulement deux ans après cette équipée—la genèse peut-être des Mousquetaires au Couvent—que la Palatine commence à s’inquiéter et même à s’irriter des allures de Richelieu. Il est vrai que le Régent vient de découvrir, parmi les complices de Cellamare, ce jeune seigneur qu’on avait cru jusqu’alors uniquement occupé de conquêtes de boudoir. Il est arrêté et, pour la troisième fois, enfermé à la Bastille. Il semble que la Palatine ait vent du scandale qui va éclater; mais, pour le moment, dans ses virulentes récriminations contre Richelieu, elle ne fait allusion qu’à la folle passion de Mlle de Charolais:
«Ce duc fera verser beaucoup de larmes à Paris, car toutes les dames sont amoureuses de lui; je ne comprends pas pourquoi, car c’est un petit crapaud en qui je ne trouve rien d’agréable; il a encore moins de courage; il est impertinent, infidèle, indiscret; il dit du mal de toutes ses maîtresses; et cependant une princesse du sang royal est tellement éprise de lui, que, lorsqu’il devint veuf, elle voulait absolument l’épouser; sa grand-mère et son frère s’y sont formellement opposés, et avec beaucoup de raison; car, indépendamment de la mésalliance, elle aurait été toute sa vie très malheureuse[73].»