Et la meilleure preuve qu’il n’avait pas alors le «Cordon bleu», c’est qu’il n’en fut décoré que le 1er janvier 1728, «avec dispense», note le Maréchal de Villars. Autrement dit, quoiqu’il ne fût pas encore officiellement reçu, Richelieu était autorisé à porter les insignes de l’Ordre du Saint-Esprit: c’était la récompense, justement méritée, des services qu’il avait rendus à l’État, en qualité d’ambassadeur extraordinaire de France à la Cour de Vienne[146].

[146] Villars: Mémoires (édit. de Vogüé), t. V, p. 114.

Bien mieux; en présence de certaines affirmations contradictoires, on pourrait lui contester un de ses plus beaux titres de gloire, si tant est qu’on doive donner ce nom au duel, resté classique, de MMmes de Nesle et de Polignac, courant, au bois de Boulogne, se disputer, le pistolet au poing, les faveurs de Richelieu. Toutes deux tirent à la fois. Mme de Nesle tombe sans connaissance. Et Mme de Polignac d’insulter sa rivale abattue. Celle-ci, par bonheur, n’était que très légèrement blessée. Quand elle sortit de son évanouissement, elle était toute fière d’avoir versé son sang pour Richelieu, «fils aîné de Vénus et de Mars».

Eh bien! un mémorialiste dépossède ce demi-dieu de son auréole au profit d’un Soubise.

—«C’est pour le marquis d’Alincourt, dit un autre chroniqueur, que MMmes de Nesle et de Polignac se mesurèrent en champ clos.»

Mais l’amour n’occupait pas toujours à lui seul le cœur de Richelieu. L’amitié y trouvait encore place; et nous notons d’autant plus volontiers le fait, que ce grand seigneur ne passa jamais pour une âme tendre et sensible. Égoïste et sec, comme tous les orgueilleux, il ne pensait qu’à lui, qu’à ses plaisirs, qu’à ses satisfactions d’amour-propre. De cette époque, cependant, date l’attention qu’il voulut bien accorder à Voltaire, attention dont une longue habitude fit une sorte d’affection. Mais, en même temps, il avait voué au duc de Melun une profonde amitié qu’attendait une cruelle épreuve. En effet, dans le courant de juillet 1724, pendant qu’il séjournait, avec Voltaire, à Forges, la station balnéaire à la mode, il apprit la mort tragique de M. de Melun, porté à terre d’un coup d’andouiller par un cerf furieux. Voltaire écrit que Richelieu s’en montra désespéré et dut interrompre sa saison d’eaux[147].

[147] Voltaire: Correspondance. Lettres, en août 1724, à la Présidente de Bernières et à Thieriot.

Richelieu semble avoir suivi pendant quelques années la saison de Forges, bien que ce fût pour lui un «triste lieu». Dans une publication du baron Jérôme Pichon: Vie de Charles Henry, Comte de Hoym, ambassadeur de Saxe-Pologne en France (Paris, 1880, 2 vol.) nous trouvons, au t. II, une lettre de Richelieu à ce diplomate, lettre datée de Paris, 6 août 1723, et rédigée en termes assez crus, où le duc, qui s’est rencontré, avec son correspondant, à la Cardinale, une des trois sources de Forges, lui annonce son départ, le lendemain 7 août, pour son château de Richelieu. Il lui donne en même temps des nouvelles, politiques et mondaines, de Paris.


CHAPITRE IX