Pour en finir avec la Légende dorée qui s’est créée autour du Don Juan du XVIIIe siècle, nous répéterons une fois de plus qu’il ne faut accepter qu’avec une extrême circonspection certaines anecdotes dont elle amuse la crédulité de ses admirateurs. Au souffle du raisonnement, ces jolies historiettes s’évanouissent comme les bulles de savon, aux reflets irisés, que la moindre brise réduit en impalpable poussière.

Prenons un exemple. Il s’agit des prétendues amours de Richelieu avec Mlle de Maupin, cette actrice-cavalière de l’Opéra, de si belle force à l’épée qu’elle mettait en fuite trois spadassins croisant le fer contre elle. Des nouvellistes contemporains ont raconté, et l’érudit M. Boysse après eux[144], que Richelieu avait quinze ans à peine quand il s’éprit de cette amazone. Or, pour en obtenir les faveurs, il lui manquait la forte somme. Mais, comme il était déjà décoré de l’Ordre du Saint-Esprit et qu’il en possédait l’insigne tout constellé de brillants, il s’empressa de le porter chez un prêteur sur gages; d’où ce couplet qui courut la Cour et la Ville:

Judas vendit Jésus-Christ

Et s’en pendit de rage.

Richelieu, plus fin que lui,

N’a mis que le Saint-Esprit

En gage, en gage, en gage.

[144] Boysse: Les abonnés de l’Opéra, 1881.

L’anecdote est piquante; malheureusement elle est invraisemblable. La Maupin (ses biographes sont là pour le dire[145]) entrait en religion dans le courant de l’année 1705 et mourait en 1707. Or, à ces deux époques, Richelieu-Fronsac avait neuf et onze ans. Et, si précoce qu’il fût, il n’est guère admissible qu’à cet âge il eût conquis tout à la fois l’ordre du Saint-Esprit et le cœur de Mlle de Maupin.

[145] Le Tainturier-Fradin: La Maupin, 1904, pp. 283-287.