Ce trait final rappelle le mot du Président Hénault sur Richelieu: «L’homme à bonnes fortunes du siècle; il a été le dompteur de toutes les femmes, au point que l’on a remarqué celles qui lui avaient résisté[172].» C’était comme un point d’honneur pour lui de ne point rencontrer de cruelles; mais il n’avait pas le sens de l’éclectisme, et Mme de Gontaut le lui dit nettement.
[172] Mémoires du Président Hénault (édition Fr. Rousseau, 1911), p. 124.
Cette confiance en soi, cette infatuation de son mérite n’ont rien qui doive surprendre chez Richelieu. Jamais homme ne fut mieux servi par les circonstances, ni plus heureusement doué par la nature. Sa vanité, toujours en éveil, formulait à peine un désir qu’elle recevait pleine et entière satisfaction. Il mettait, en effet, une sorte de coquetterie à rechercher les distinctions honorifiques, sur lesquelles il semblait que le grand nom de Richelieu lui donnât comme un droit de préemption. En novembre 1732, il se faisait recevoir membre honoraire de l’Académie des Sciences. Et nous verrons, par la suite, quel intérêt il prenait à toutes les questions de théâtre et d’art, d’histoire et de littérature, comment, en dépit de son humeur caustique, autoritaire, parfois même brouillonne et tracassière sous les dehors d’une excessive politesse, il jugeait sainement de matières qui paraissaient devoir échapper à sa compétence.
Il mettait déjà plus de circonspection dans ses agissements politiques et, prudemment, se tenait à l’écart de manœuvres que des impatients dirigeaient contre le gouvernement du cardinal Fleury. Parmi eux, le duc de Gesvres, premier gentilhomme de la Chambre et le duc d’Épernon, fils d’un premier mariage de la comtesse de Toulouse, avaient projeté de renverser à bref délai le vieux prélat. Admis dans l’intimité du roi qu’amusaient leurs boutades contre le ministre, et, croyant l’heure propice, ils s’en ouvrirent à Richelieu. Celui-ci leur promit le secret; mais, peu séduit par la perspective de reprendre une quatrième fois le chemin de la Bastille, il préféra se retirer pour quelques semaines dans son château du Poitou. Entre temps, de Gesvres et d’Épernon présentaient au roi un mémoire qui était presque un acte d’accusation contre Fleury et concluait à sa déchéance. Louis XV chargea son premier ministre de la réponse; et les deux chefs de ce complot à l’eau de rose, qu’on dénomma ironiquement la Conjuration des Marmouzets, furent exilés dans leurs terres[173].
[173] Jobez: La France sous Louis XV, t. III, p. 56.
Cette manifestation anti-ministérielle se produisit en octobre 1730. Elle ne fut pas d’ailleurs la seule; mais toutes furent également inoffensives. Elles se traduisaient, suivant la mode du temps, en épigrammes, en couplets, en parodies tirées des classiques, en pamphlets, en «lettres de l’autre monde». L’une d’elles, qui date du 25 juillet 1732, offre cette particularité qu’elle est adressée au duc de Richelieu par son grand-oncle, l’illustre Cardinal, en raison du projet qu’on prêtait à Fleury de se faire ériger un mausolée dans l’église de la Sorbonne, dont les caveaux devaient être exclusivement réservés à la sépulture de Richelieu et de sa famille. Cette missive anonyme, écrite «des Champs-Élysées», était tout à la fois un libelle contre Fleury «ce petit-fils de laquais», et un panégyrique du neveu par l’oncle. Le Cardinal qualifie—délicieux euphémisme!—«d’audacieuses entreprises de jeunesse» les folies que l’on sait. «Le jeune duc, dit-il, prodigue pour l’honneur de la nation une grande partie des biens qu’il lui a laissés. Pénétrant pour ainsi dire dans les plus secrets replis de ce fameux conseil aulique, il sert aussi bien son maître à entretenir la paix avec cette fière maison d’Autriche, que lui, le Cardinal, a servi le sien en abaissant la puissance énorme de cette maison.» Aussi l’oncle s’en croit-il autorisé à «déduire ce que le neveu pourra faire dans la guerre après ce qu’il lui voit faire dans la paix[174]».
[174] Boisjourdain: Mélanges historiques, politiques et satiriques, 1807, 3 vol., t. II, p. 125.
L’événement allait justifier le pronostic.
Le succès de son ambassade avait développé, en effet, chez Richelieu le germe d’une noble ambition, celle de «servir le roi» comme le disait la «lettre du Cardinal», le roi représentant, sous l’ancien régime, et l’État, et la France. Or, Richelieu se rappelait qu’il avait fait ses premières armes sous Villars, à l’heure où le pays luttait contre l’invasion étrangère; et quand la vacance du trône de Pologne, en 1733, autorisa les revendications de Stanislas Lesczinski, suggérées d’ailleurs par son gendre, Louis XV, Richelieu fut le premier à conseiller de leur prêter l’appui d’une politique ferme et vigoureuse. Aussi fut-il désigné pour prendre part à la démonstration militaire qu’allait tenter l’armée du Rhin, commandée par le Maréchal de Berwick. Il partit avec le régiment d’infanterie, dont il était colonel par commission du 15 mars 1718.
Il avait apporté à ses préparatifs le faste et l’ostentation qui, chez lui, étaient presque une seconde nature. Il emmenait, avec le personnel que nécessitaient de tels équipages, 30 chevaux pour lui, 72 mulets transportant ses bagages, et des tentes semblables à celles du roi[175]. Villars s’amusa beaucoup de ce déploiement de luxe.