La Vie privée du Maréchal de Richelieu, par Faur.

III

En avril 1783, à l’époque où Richelieu sortait d’une maladie qui avait mis ses jours en danger, les rédacteurs de la Correspondance secrète de Métra informaient leurs abonnés que le Maréchal «laisserait vingt-huit volumes de sa main sur son temps»; ils ajoutaient, par manière de plaisanterie: «il aura écrit en billets doux plus que son contemporain Voltaire[3]

[3] Correspondance secrète, dite de Métra, t. XIV, 23 avril 1783.

Il était, au reste, de notoriété publique, que, depuis quelques années, Richelieu, assisté de plusieurs secrétaires, préparait, avec les pièces officielles dont étaient bourrés ses portefeuilles, une histoire de sa vie, si féconde en événements de toutes sortes.

Aussi les curieux, friands d’anecdotes scandaleuses, ne furent-ils pas autrement surpris, lorsque, en 1790, dix-huit mois après la mort du Maréchal, furent annoncés et parurent les premiers volumes de Mémoires[4] qui étaient une autobiographie de Richelieu.

[4] Mémoires du Maréchal de Richelieu, 1790, 9 vol. in-8o. Cette publication se continua jusqu’en 1792.

Le protagoniste de ce spectacle aguichant expliquait, en effet, au commencement de la publication, le but qu’elle devait atteindre: «J’ai ouvert mes portefeuilles à un historien et j’ai désiré qu’il exposât au grand jour mes fautes et mes erreurs.» Et «l’historien» donnait la parole au Maréchal qui la prenait, à la première personne, pour dauber sur «la rapide succession des maîtresses et des ministres, les dilapidations scandaleuses des finances, etc.». C’était, en un mot, le procès du règne de Louis XV. Un tel langage était bien extraordinaire dans la bouche d’un homme, qui, de son vivant, n’avait pas l’habitude du Confiteor. On sut bientôt que l’éditeur de cette autobiographie était un ancien prêtre du nom de Soulavie, qui préludait ainsi au lancement d’une vaste spéculation de librairie mettant au jour toute une série de Mémoires, sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV, Mémoires authentiques ou apocryphes, dont le plus important fut une partie de l’œuvre immortelle de Saint-Simon[5].

[5] Quelques années auparavant avaient paru plusieurs livres des Mémoires de Saint-Simon en partie connus ou consultés par Mme de Pompadour, Richelieu lui-même, Marmontel, Duclos, etc.

Au début du quatrième volume de ces aventures de Richelieu, racontées par lui-même, Soulavie, qui voyait sa publication sérieusement discutée, crut devoir apprendre à ses lecteurs, comment il avait été amené à l’entreprendre. Soulavie, voulant écrire une histoire de Louis XV, avait déjà réuni à cet effet, prétendait-il, deux cents volumes, quand il fut présenté à Richelieu qui lui dit très nettement: