—«On ne peut connaître ce règne sans «avoir compulsé mes portefeuilles.»
Et il donna l’ordre qu’on les communiquât à l’abbé. Celui-ci s’aida, dans son travail, «de l’intelligence et du zèle» de M. Plocques, à qui le Maréchal confiait, depuis vingt-cinq ans, le soin de ses manuscrits et de sa bibliothèque. Richelieu suivait Soulavie dans ses recherches; il lui «montrait la liaison des faits», lui fournissait un supplément d’anecdotes, lui traçait un certain nombre de portraits; et, finalement, il voulut que l’ouvrage de Soulavie portât ce titre de Mémoires de Richelieu. Mais leur rédacteur avait la conviction qu’on les déclarerait apocryphes, tant ces révélations sur l’indignité du régime contrastaient «avec ce que l’on pensait des principes du Maréchal». Néanmoins les raisonnements de Richelieu sur cette corruption gouvernementale lui parurent «si beaux», qu’il abonda dans le sens de son interlocuteur et qu’il se décida enfin à publier ces Mémoires, terminés en 1785.
Soulavie répondait ainsi à l’objection très juste qui lui était faite, que son histoire de Richelieu disparaissait dans celle du règne de Louis XV. Mais ce qu’il ne pouvait contester, c’est qu’il prêtait ses propres idées au Maréchal et qu’il le faisait parler, quand il ne prenait pas lui-même la parole. Car, complètement acquis au nouveau régime, il ne laissait jamais passer l’occasion de confesser, en ces Mémoires, sa foi révolutionnaire, d’abord par prudence, puis dans l’intérêt de son œuvre. Et ces accès d’enthousiasme civique jurent singulièrement, il faut bien le reconnaître, avec le ton général du livre.
Aussi, à la fin du neuvième et dernier volume, Soulavie éprouve-t-il le besoin de plaider pro domo; et cette soi-disant justification est assurément la meilleure critique de son indigeste fatras. Des académiciens, écrit-il, diront: «Voilà un bien étrange ouvrage que ces Mémoires de Richelieu: on fait tenir au Maréchal un langage républicain et on le fait parler après sa mort.» Il aurait fallu, sans doute, pour plaire à ces académiciens, «faire des éloges et mériter d’être avoué par les familles des Richelieu, des Choiseul, des Maurepas, dont ils accueillent les ridicules réclamations... Je consens qu’on déchire le frontispice de mon livre et qu’on ôte le titre de Mémoires de Richelieu; il restera, malgré eux, celui de Mémoires d’un honnête homme.»
Est-ce bien sûr? Un «honnête homme» ne travestit jamais le caractère des personnages qu’il met en scène, ni surtout des faits qu’il expose; encore moins les invente-t-il pour allécher le lecteur par ce que nous appelons aujourd’hui des «informations sensationnelles».
Sans doute, il se peut que le Maréchal, très fier du rôle qu’il avait joué successivement comme amoureux professionnel, diplomate, général, politicien, premier gentilhomme de la Chambre du roi, ait accordé quelques audiences, raconté des anecdotes, montré des documents au futur historien de Louis XV. Il causait volontiers et n’était pas ennemi d’une certaine publicité. Mais ce respect du grand nom de Richelieu qu’il garda jusqu’à sa dernière heure, cette vanité excessive qu’il tenait de son propre fonds, lui eussent-ils jamais permis de renier, dans la plus piteuse des amendes honorables, les principes d’autorité qui avaient été la règle de toute sa vie?
Si un certain nombre d’anecdotes et de faits rapportés par Soulavie sont exacts et confirmés par d’irréfutables témoignages, d’autres demandent à être soumis à un rigoureux contrôle ou sont radicalement faux[6]. Il ne faut donc consulter qu’avec une extrême circonspection cette interminable et fastidieuse biographie.
[6] Deux exemples entre mille.
1o: Soulavie fait dire à Richelieu qu’il a reçu, comme présent, des mains de Mme de Pompadour (et l’on sait s’ils se détestaient réciproquement), les Mémoires de Saint-Simon, «aussi curieux que dangereux à la tranquillité des familles», et confisqués par ordre de Louis XIV.—Or, Saint-Simon y travailla jusqu’à sa dernière heure et ne mourut que sous le règne de Louis XV. A vrai dire (et il importe de lire à cet égard le bel ouvrage de M. A. Baschet: Le duc de Saint-Simon; son Cabinet, 1874) les scellés furent apposés, au lendemain de la mort du mémorialiste, sur ses papiers, le 2 mars 1755. Et, bientôt, ceux-ci (les portefeuilles historiques et politiques s’entend) furent transportés aux Archives des Affaires étrangères qu’ils suivirent dans leurs divers déménagements. Le 28 juillet 1755, Laudier, le secrétaire de Saint-Simon, vint exprès de la Ferté-Vidame, attester, devant un Commissaire du Châtelet, entre autres déclarations, que «QUELQUES cahiers avaient été prêtés au Maréchal de Richelieu», que Laudier avait remis depuis à l’évêque de Metz, sur l’ordre du feu duc.
Richelieu n’avait donc pas reçu les Mémoires de Saint-Simon des mains de Mme de Pompadour.