Voltaire n’avait pas eu tort, quand il avait vu dans ce mariage le côté théâtre. Huit jours après le «saint nœud», que le poète avait célébré dans une épître restée célèbre[179], Richelieu avait dû quitter sa femme, rappelé par la reprise des hostilités sur les bords du Rhin. Il était de nouveau sous les ordres de Berwick et, parmi ses compagnons d’armes, se trouvait un cousin de la duchesse, le prince de Lixin, qui, avec son frère, le prince de Pons, avait refusé de signer au contrat de sa parente. Le prince de Guise les avait «déshonorés», disaient-ils, en donnant sa fille à ce Vignerot qui n’était pas gentilhomme. Or, pendant le siège de Philisbourg, un soir que Richelieu, prié à souper chez le prince de Conti, s’y rendait, au sortir de la tranchée, sans avoir eu le temps de faire disparaître la sueur et la poussière dont il était couvert, le prince de Lixin, qui était invité, lui aussi, parut s’étonner que le duc ne fût pas encore décrassé, depuis son alliance avec les Guise. Cette insolence fut cruellement châtiée. Richelieu appela en duel le prince de Lixin et le tua net[180]. Il avait été lui-même assez grièvement blessé et le bruit de sa mort avait couru avec une telle persistance, que Voltaire, n’écoutant que son amitié, était parti pour Philisbourg, acte de pieuse déférence qui lui avait été imputé à crime[181].
[179] Voltaire: Épître à la Duchesse de Guise (avril 1734).
[180] Barbier: Journal (Paris, 8 vol.), t. III, p. 464.—Narbonne: Journal des règnes de Louis XIV et Louis XV (Paris, 1860), pp. 316-317.
[181] Lettres de Mme du Châtelet (édit. E. Asse, 1878).—Et cependant son arrivée au camp, dit Desnoiresterres (Vie de Voltaire, t. II, p. 45) avait été fêtée par les princes du sang, MM. de Conti, de Charolais, de Clermont.
Pour s’être si tardivement remarié, Richelieu avait eu la main heureuse.
Mlle de Guise était, en effet, une nature d’élite, qu’exaltait fort Voltaire, quoiqu’elle pût porter ombrage à la docte Émilie. C’était, comme on disait alors, une «salonnière». Elle avait fait un cours de physique dans la salle des machines à la cour de Lorraine; et, certain jour, elle avait confondu un prédicateur jésuite qui était un éloquent bavard[182].
[182] Voltaire: Lettre à Fromont, 25 juin 1735.
Nous avouons que cette virtuosité de conférencière et ces exercices de femme savante, si communs au XVIIIe siècle, nous trouvent assez froid. Mais ce qui ne saurait nous laisser indifférent, c’est le rôle d’associée et de collaboratrice, que la jeune duchesse tint auprès de son mari, pendant le peu d’années qu’elle vécut.
Richelieu, ainsi que nous l’avons vu maintes fois, était alors dans un état voisin de la gêne; et si la lieutenance-générale du Languedoc (il avait tablé sur le commandement de Bretagne) n’était pas une compensation suffisante donnée à son amour-propre, elle comportait du moins un revenu très appréciable. Pendant son absence, sa femme, bien que déjà touchée par le mal qui allait l’emporter, s’employa fort activement, de tous côtés, à réaliser les économies nécessaires. Elle supprima, à Paris, un train de maison ruineux, loua l’hôtel de la place Royale à l’ambassadeur de Naples[183] et vint se fixer à Montpellier, siège du gouvernement de son mari[184].
[183] Faur (Vie privée, t. I, p. 330) prétend que ce diplomate, avant d’habiter l’hôtel, y fit parquer un troupeau de moutons, pendant quelques jours, pour en chasser l’odeur de musc, chère à Richelieu.—Même anecdote a été contée pour l’Hôtel du Gouvernement à Bordeaux, que le Maréchal occupa pendant près de 30 ans.