Je reste les yeux baissés devant elle, je n’ose bouger, et Lucile reprend en riant:

—Vous verrez qu’il faudra que ce soit moi qui embrasse monsieur.

En effet, je sens ses lèvres s’appuyer sur ma joue brûlante. Un sentiment nouveau parcourt mon être... je rends à Lucile mille baisers, sans écouter sa voix qui me répète:

—André! c’est assez... je ne vous le permettrai plus... Mais voyez donc quel démon que cet enfant-là!

Tout à coup un grand bruit se fait entendre du côté de la maison; Lucile croit reconnaître la voix de madame; elle se dégage de mes bras, se sauve en me disant:

—Venez donc, André: c’est sans doute la fête qui commence.

Je la suis à regret: ah! que m’importe la fête?... tous les plaisirs qu’ils goûtent là-bas ne vaudront pas celui que j’éprouvais auprès de Lucile.

CHAPITRE XVII
LA FUSÉE ET SES SUITES.

Le bruit que nous avions entendu annonçait le commencement de la fête. Les paysans, en entrant dans la cour de la maison, avaient, par ordre de Champagne, tiré leurs coups de fusil; puis un mauvais violon, qu’accompagnait un tambourin, avait entamé l’air: Que de grâce! que de majesté! et, n’en sachant pas la fin, l’avait terminé par: Il pleut, bergère. Mais les pon, pon! du tambourin qui battait toujours une mesure de contre-danse, pendant que son collègue jouait un adagio, n’avaient point permis de remarquer le changement d’air, et les paysans, électrisés par cette harmonie, avaient sur-le-champ fait entendre le chœur des Tartares de Lodoisha, seul morceau que Champagne leur eût appris, et qu’ils entonnaient à tue-tête toutes les fois que l’on fêtait M. le comte.

M. de Francornard avait beaucoup mangé et beaucoup bu, le tout afin de s’entretenir dans les heureuses dispositions qui l’avaient fait partir au grand galop de Paris. Il était fort gai, mais il n’était point gris, parce qu’un homme de qualité ne se grise jamais. Son œil brillait encore plus qu’à l’ordinaire, il le tournait sans cesse vers madame, qui alors portait les siens d’un autre côté, sans avoir l’air de remarquer l’air conquérant de son mari.