—Fi! quel nez!... quelle bouche!... quels gros pieds!... quelles horribles, mains!... Ah! mon Dieu! où a-t-on pris de si vilaines figures?... Ah! passe pour celle-ci... c’est un peu moins laid... Eh! eh! petites filles, vous êtes bien contentes de me voir, n’est-ce pas?... si vous étiez plus jolies, je viendrais plus souvent, mais le sang n’est pas beau dans ce pays-ci.

Les jardins sont ouverts aux villageois, et le violon donne le signal de la danse. Bientôt les quadrilles sont formés; chacun a pris sa chacune; la joie anime les traits des danseurs et brille dans les yeux des danseuses. On s’élance, on part, on saute, on tourne, on se croise: les paysans dansent de si bon cœur! M. le comte a d’abord envie d’ouvrir le bal avec une jeune fille, mais il réfléchit qu’il serait imprudent à lui de se fatiguer, et il se contente de se promener à travers les quadrilles avec César, qui ne manque jamais de sauter aux jambes des danseurs, ce qui fait beaucoup rire son maître.

Adolphine a bien envie de partager les plaisirs des villageois, mais elle ne me voit point; elle voudrait danser avec moi, et répète à chaque instant à sa mère:

—Où est donc André? pourquoi ne vient-il pas s’amuser avec tout le monde?

Madame m’aperçoit me tenant à l’écart et n’osant approcher d’elle. Elle me fait signe d’avancer; elle me présente Adolphine en me disant:

—André, fais donc danser ma fille, elle t’attend pour cela.

En présence de M. le comte, je pourrais danser avec Adolphine!... Mais puisque ma bienfaitrice le permet, pourquoi refuserais-je le bonheur qui m’est offert? Je ne résiste pas à cette douce invitation. Je prends la main de l’aimable enfant, nous courons à la danse. Lucile vient d’accepter l’invitation d’un jeune paysan, elle se place en face de nous. Le violon part, le tambourin bat. Ah! quel plaisir de danser avec Adolphine et vis-à-vis de Lucile!... Tour à tour pressant les mains de l’une et sentant les doigts de l’autre serrer doucement les miens, jamais je n’ai été si heureux!... Jamais l’heure ne s’écoula plus vite et ne parut plus courte!... Nous danserions encore sans M. de Francornard; mais il vient se promener de notre côté, je l’entends murmurer de ce que je danse avec sa fille; le mot: Savoyard! retentit à mon oreille, et bientôt le violon reçoit l’ordre de ne plus jouer.

Eh quoi! toujours me reprocher ma naissance! toujours me faire un crime de n’être qu’un Savoyard!... Je quitte tristement la main d’Adolphine, je me retire dans le fond d’un bosquet... Je sens des larmes mouiller mes yeux... C’est M. le comte qui les fait couler; je ne suis point humilié de ma naissance, mais mon cœur est blessé de l’injustice des hommes... Je suis bien jeune, et je ne puis encore y être habitué.

Cependant la fête n’est point terminée: M. Champagne, qui a fait emplette de soleils et de fusées, qu’il est allé placer au bout d’un carré de verdure, vient à M. le comte, tenant à la main un bâton au bout duquel est une mèche allumée, et le présente à son maître en lui adressant le discours suivant:

—L’histoire nous apprend que jadis les seigneurs, lorsqu’ils donnaient des fêtes, des tournois et des joutes, avaient l’habitude de rompre la première lance, de remporter le premier prix... et, avec leur arc ou leur fusil, d’atteindre les premiers au but, qu’on avait soin de ne point placer trop loin; c’étaient encore eux qui embrassaient les premiers les jeunes mariées le jour de leurs noces; enfin, monseigneur, ils étaient les premiers pour tout!...