Je puis alors me faire entendre, et Lucile commence à devenir raisonnable: elle ne parle plus de me suivre, ni de se laisser mourir. Ce n’était que le premier moment à passer. Mais que de soupirs, de regrets, de promesses de fidélité! Je fais tout ce que je peux pour la rassurer, elle est toujours inquiète.
Minuit a sonné: Lucile se dispose à rentrer dans sa chambre; mais elle me prie de la reconduire, afin d’être avec moi plus longtemps. Je n’irai pas loin, sa porte est en face de la mienne. Lucile me prie d’entrer un moment, parce qu’elle n’a pas envie de dormir... Je n’en ai pas envie non plus, et d’ailleurs puis-je refuser quelque chose à celle qui me témoigne tant d’attachement? J’entre donc... pour un moment; mais je ne sais comment cela se fait, toute la nuit s’écoule, et il est grand jour que je tiens encore compagnie à Lucile.
—Ah! mon Dieu! dit la jeune femme de chambre, il y a déjà du monde levé dans l’hôtel! si on allait vous voir sortir de ma chambre... Ah! André, que penserait-on?...
Il me semble que l’on ne pourrait penser que la vérité. Mais je conçois qu’il y en a dont il faut faire mystère. Lucile m’engage à rester toute la journée caché dans sa chambre, et à n’en sortir que le soir. Ma prudence ne va pas jusque-là, et je me vois forcé de refuser Lucile, qui, je crois, s’arrangerait de me tenir constamment caché chez elle.
J’ai d’ailleurs à m’occuper des préparatifs de mon voyage; malgré les prières de Lucile, qui craint beaucoup pour sa réputation, je m’esquive et regagne mon appartement. Je dispose tout ce qui m’est nécessaire, puis je fais porter ma valise chez M. Dermilly. Nous partons le lendemain matin; je n’ai plus que le temps d’aller embrasser Manette et son père. Je promets à ma sœur d’écrire souvent, et elle doit me répondre. J’ai chargé Bernard d’un nouvel envoi pour ma mère; je puis donc être quelque temps tranquille de ce côté.
Lucile veut aussi que je lui écrive; je le lui promets, à condition qu’elle me répondra, et qu’elle me tiendra au courant de tout ce qui se passera à l’hôtel pendant mon absence. Je ne puis mieux m’adresser pour être au fait de tout.—Je ne sais pas bien écrire, me dit Lucile; mais, mon cher André, vous excuserez mon style.
Excuser son style!... Elle croit donc que j’oublie que j’ai été commissionnaire? Lucile dit qu’il y a tant de gens qui perdent le souvenir de leur origine, que je puis bien faire de même. Non, je me rappellerai toujours et mon pays et ma chaumière.
Je saisis le moment où madame est seule pour aller lui dire adieu. Adolphine est là!... comme elle a l’air triste! Je ne puis dire un mot; j’ai le cœur si gros! je reste devant madame, que je viens de saluer; mais elle devine le motif qui m’amène.—Adieu, André, me dit-elle; faites un voyage agréable, et surtout veillez bien sur M. Dermilly.... Sa santé s’affaiblit chaque jour; j’espère que le changement d’air lui sera favorable. André, vous devez aimer Dermilly, car il vous regarde comme son fils... Je n’ai pas besoin de vous le recommander...
La voix de madame s’est altérée en prononçant ces paroles; elle me tend sa main, que je presse sur mon cœur en lui assurant que je ferai tout pour être digne des bontés de celui qui, avec elle, a tant fait pour moi.
Je me retourne vers Adolphine, je la salue... Je vais m’éloigner.—Eh bien, André, me dit ma bienfaitrice, tu n’embrasses pas Adolphine avant de partir?...