—Vous avez encore quelque chose ce soir? me dit-elle; oh! je vois bien cela!... vous n’êtes point comme à votre ordinaire... André, auriez-vous des secrets pour moi?... je veux que vous me disiez tout, monsieur, tout absolument, même vos infidélités, si vous avez été assez ingrat pour m’en faire.
—Oh! non, Lucile, ce n’est pas cela...
—Ce n’est pas cela? eh bien! alors, parlez donc, mon ami... vous me faites penser des choses...
—Lucile... je vais bientôt partir... mais je reviendrai...
—Vous allez partir... sortir ce soir..., et il est plus de onze heures! Non, monsieur, vous ne sortirez pas, ou je dirai à madame que vous vous dérangez...
—Mais vous ne m’entendez pas, Lucile... c’est M. Dermilly qui m’emmène... sa santé l’oblige à voyager, il se rend en Suisse; je l’accompagne et nous partons après-demain.
—Vous partez... vous allez en Suisse après-demain? Et il me dit cela comme ça!... Ah! André, si vous me quittez, je me laisserai mourir de chagrin.
Elle se jette dans un fauteuil, elle ferme les yeux, elle étend les bras, elle serre les dents... Ah! mon Dieu! je crois qu’elle a des attaques de nerfs... elle se trouve mal!... Je cours dans ma chambre, je cherche de la fleur d’orange, du sucre, du vinaigre, de l’eau de Cologne; je lui frotte les tempes, je lui mets les flacons sous le nez, en lui disant: Lucile, ma chère Lucile!... revenez à vous!... mon absence ne sera pas longue... je ne vous oublierai pas...
Mais elle ne me répond pas, elle ne fait aucun mouvement, je sens mon inquiétude augmenter, je suis sur le point d’aller chercher du secours dans l’hôtel, lorsque tout d’un coup elle se lève brusquement en jetant de côté les verres et les flacons que je lui présente, et s’écrie avec l’accent de la colère:—Non, monsieur, non, vous ne partirez pas!... je ne le veux pas, moi, ou bien, je partirai avec vous, je vous suivrai partout. Vous verrez que j’ai aussi du caractère. Je ne connais plus rien, j’abandonne tout pour vous suivre!... on dira ce qu’on voudra, ça m’est égal!...
Et Lucile, en disant cela, se promène dans ma chambre en frappant du pied, en jetant de côté les meubles qu’elle rencontre, en cognant avec son poing sur les tables, la commode; c’est un petit démon; mais sa fureur me rassure sur l’état de sa santé. Cependant, je ne voudrais pas que l’on entendît son tapage... Je tâche de l’apaiser, elle ne m’écoute pas. Je ne lui dis plus rien... alors elle se met à pleurer, et, avec les larmes, sa fureur a cessé.