Pour me récompenser de l’avoir entretenu de son amie, il me parle d’Adolphine. Avec quel plaisir je l’écoute! c’est à mon tour à ne point perdre un mot de ce qu’il dit, à le supplier de recommencer encore. Ah! sans nous en être dit davantage, nos cœurs s’entendent bien!... et par cet échange nous savons charmer les journées du voyage.

C’est à Bâle que nous nous rendons d’abord: là, nous devons nous arrêter quelque temps afin de visiter à loisir les environs. La ville de Bâte n’est point gaie, et les habitants ne sont pas liants; mais que les environs sont admirables! Quel plaisir de parcourir les belles vallées de la Suisse, de grimper sur ces montagnes, de visiter les ruines de ces vieux châteaux bâtis sur leur sommet, et de regarder à ses pieds des torrents jaillir en cascades et se perdre sur les rochers! Ce spectacle magnifique me rappelle mon pays; il y a souvent de l’analogie entre les sites de la Suisse et ceux de la Savoie; mais ici les paysans semblent plus riches, plus heureux. Le bonheur et la paix habitent ces cantons, où jamais le cœur n’est affligé par la vue d’un mendiant. Nous nous levons tous les jours de grand matin, pour aller admirer des sites nouveaux; souvent nous ne revenons pas le même jour à la ville; nous couchons chez des paysans qui nous reçoivent avec la bonté et la franchise renommées dans ces climats. Nous recevons des lettres de Paris le huitième jour de notre arrivée à Bâle; on sait que c’est là que nous devions d’abord nous arrêter. Il y a deux lettres pour moi, il n’y en a qu’une pour M. Dermilly; mais avec quel plaisir il la reçoit! qu’il est heureux! une ligne de celle qu’on aime doit faire tant de bien! Mais dois-je me plaindre, ingrat que je suis? c’est Manette... c’est Lucile qui m’écrivent! Commençons par Lucile: elle doit me donner des détails sur ce qui se passe à l’hôtel.

Voyez un peu l’étourdie!... elle ne me parle que d’elle, de son amour, de sa constance... Oh! j’y crois, je n’en doute pas! et elle aurait bien dû me parler d’autre chose. Elle ne pense qu’à moi... Elle s’ennuie de ne pas me voir... et pas un mot d’Adolphine, ni du neveu de M. le comte! Cette Lucile ne songe à rien!... Ah!... voilà cependant un petit post-scriptum:

«Rien de nouveau à l’hôtel: madame paraît triste; mademoiselle est comme sa mère; monsieur s’est donné deux indigestions la semaine dernière; le jeune marquis mène un grand train, et va beaucoup dans le monde.»

Tant mieux: pendant ce temps il n’est pas auprès de sa cousine. Ah! il y a encore quelque chose d’écrit au bas de la page:

«M. Champagne me fait toujours la cour, mais je ne l’écoute pas.»

C’était bien la peine de m’écrire cela!... Enfin je sais qu’elle est triste, et que le cousin n’est pas sans cesse auprès d’elle: c’est quelque chose.

Lisons maintenant la lettre de Manette... Bonne Manette!... j’aurais dû commencer par toi!... Mais du moins, en te lisant, ce n’est pas d’une autre que je m’occuperai.

Son cœur simple et pur se peint dans ce qu’elle m’écrit:—Sois heureux, me dit-elle, et ne nous oublie pas; quant à moi, ni le temps, ni la distance ne pourront t’effacer de mon cœur.

Il y en a moins long que dans la lettre de la femme de chambre: mais cette simple phrase de Manette vaut mieux, je crois, que tous les serments de Lucile.