Après être restés trois semaines à Bâle, nous visitons Berne, Zurich, Saint-Gall, Neuchâtel; notre collection s’enrichit de vues prises dans tous les lieux où nous nous arrêtons. M. Dermilly ne peut se lasser de parcourir ce pays pittoresque et imposant. Si mon cœur ne soupirait pas en secret, je partagerais son enthousiasme; mais, tout en admirant les sites magnifiques qui s’offrent à mes regards, je ne puis m’empêcher de songer à l’hôtel de M. le comte et aux personnes qui l’habitent.
Je vois avec peine que la santé de mon compagnon ne s’améliore pas.
Chaque jour sa maigreur augmente, et ses traits semblent s’altérer davantage. Je crains que nos courses dans les montagnes ne le fatiguent et ne lui soient nuisibles. Mais lorsque je l’engage à prendre du repos:—Laisse-moi, me dit-il, admirer la nature et jouir des merveilles qu’elle offre à ma vue. Si le ciel a marqué bientôt la fin de ma carrière, que du moins je profite encore du peu de temps qui me reste.
Nous sommes restés près de deux mois au milieu de ces belles montagnes; M. Dermilly veut aller à Genève, nous louons des montures, et avec des guides nous allons à petites journées, nous reposant dans tous les endroits qui nous plaisent. C’est ainsi qu’il est agréable de voyager. Nous arrivons sur les bords du Léman. M. Dermilly est faible et souffrant; je prévois que nous passerons quelque temps à Genève, et je le fais savoir à Paris. Il y a plus de deux mois que nous n’avons reçu de nouvelles, depuis ce temps que s’est-il passé à l’hôtel?!... Y suis-je déjà oublié?
Je reçois bientôt une réponse de Manette; toujours bonne, toujours franche, elle m’engage à prodiguer mes soins à M. Dermilly, à ne point le quitter un instant. Pourquoi Lucile ne m’a-t-elle pas répondu aussi promptement?... Lucile qui voulait me suivre... qui voulait mourir... qui avait des attaques de nerfs!... Je ne conçois rien à ce retard: je suis si jeune encore!...
Huit jours après, la réponse de Lucile m’arrive enfin; je brise le cachet, il me tarde de lire: de l’amour, encore de l’amour... Il me semble cependant que cela est moins brûlant, moins vif que dans sa première lettre... Ah! voici enfin des détails:
«On s’amuse un peu plus à l’hôtel, on a donné plusieurs bals, M. le marquis est un fou, un étourdi, mais avec lui les plaisirs ne finissent point. Il est plus souvent près de sa cousine... Mademoiselle devient chaque jour plus jolie...»
Hélas! je ne sais que trop combien elle est jolie!... Je n’ose plus continuer... «Elle rit des folies de son cousin...»
Elle rit avec lui!... Ah! je suis perdu!... Pauvre André! on ne pense plus à toi!... Elle rit... elle le trouve aimable... il lui plaît... ils s’aimeront, cela est certain! Allons jusqu’au bout:
«M. le marquis vient de prendre à son service un petit jockey anglais qui n’a que quinze ans; il est gentil, c’est un enfant, mais il me fait bien rire avec son baragouin, car il dit à peine quatre mots de français...»