Eh! qu’est-ce que cela me fait?... que M. le marquis prenne tous les jockeys qu’il voudra!... Mais il me vient certaines pensées... Mademoiselle Lucile rit aussi avec le petit jockey... Elle aime beaucoup à former les jeunes gens, mademoiselle Lucile, et le retard qu’elle a mis à me répondre.... Oh! quelle idée!... N’ai-je point vu sa douleur, ses larmes, sa fureur même quand je suis parti!... Finissons sa lettre.
«Adieu, mon cher André, amusez-vous bien et soyez bien sage.
«Votre fidèle LUCILE.»
Elle a mis fidèle... J’avais donc tort de la soupçonner.
Je voudrais être à Paris... mais M. Dermilly n’a que moi pour lui parler de madame la comtesse, et cette conversation semble seule le ranimer. Il est malade, je ne puis le quitter; je n’oublierai jamais les soins qu’il m’a prodigués, lorsque je fus blessé par le cabriolet du comte, et, fallût-il lui consacrer ma vie entière, mon cœur n’en murmurerait point.
Enfin il se trouve mieux, et nous recommençons nos excursions dans les environs. Ce pays est charmant, mais je ne puis en sentir toutes les beautés; pour jouir de la vue d’un beau site, il faut que l’âme soit calme et satisfaite; comment apprécier les merveilles de la nature quand le cœur, brûlant d’amour, est dévoré d’inquiétude et de jalousie!
CHAPITRE XXI
RETOUR.—JE QUITTE L’HOTEL.
Après trois mois de séjour à Genève, nous nous embarquons sur le Rhône pour nous rendre à Lyon. Les bords du Rhône charment l’œil du navigateur et réjouissent l’âme du convalescent. Nous restons quelques semaines sur ces bords, admirant ces riantes campagnes, moins sévères et moins pittoresques que les belles vallées suisses, mais bien dignes aussi des pinceaux de l’artiste.
Enfin M. Dermilly songe au retour. Nous arrivons à Lyon; nous ne nous arrêtons que huit jours dans cette ville, qui me rappelle mon pauvre frère et l’aventure qui nous y arriva. Nous poursuivons notre voyage; la santé toujours chancelante de M. Dermilly nous retient encore quelque temps, et ce n’est qu’au bout de neuf mois d’absence que je revois ce Paris, où la première fois je suis entré en dansant et en chantant!... Ah! ce n’est plus la même chose.
—André, me dit M. Dermilly en arrivant dans la grande ville, tu vas retourner à l’hôtel du comte, mais je ne crois pas que maintenant tu y fasses un long séjour. Songe que ma demeure est la tienne, et que je te regarde comme mon fils.