Homme généreux!... qu’ai-je donc fait pour tant de bontés?... Et je brûle de le quitter, de retourner à l’hôtel!... Ah! l’amour nous rend ingrats!... et il ne nous dédommage point des fautes qu’il nous fait commettre.

Il est huit heures du soir lorsque j’entre à l’hôtel: je regarde avec ivresse les croisées de l’appartement d’Adolphine... Elle est là... oui, mon cœur me le dit; mais je ne la verrai pas ce soir. Je redoute son père... son cousin.... Non, je n’ose me présenter, courons chez Lucile.

Pourvu que Lucile soit chez elle; oui, la clef est à sa porte. J’entre dans la première chambre... j’entends parler dans la seconde, qui est la pièce où elle couche. Avec qui Lucile cause-t-elle? Si Adolphine était montée... Oh! non, ce n’est pas présumable... Cependant je m’arrête et ne résiste pas au désir d’écouter un moment; je reconnais bientôt la voix de Lucile.

—Voyons, petit John, donnez-moi une leçon d’anglais... et ne serrez pas tant vos jambes contre les miennes.—Yes, miss—Oui, mais vos yes, yes, ne vous empêchent point de me marcher sur les pieds...—Yes, miss.—Allons, petit John, tenez-vous tranquille, et apprenez-moi comment on dit je vous aime en anglais.—I love you, miss.—Ai love... Ah! comme il faut ouvrir la bouche!... heureusement que mes dents ne sont pas laides... Ai love...—You for ever.—Fort et quoi?...—Ever, miss.—Ah! comme en voilà long, et qu’est-ce que cela veut dire tout cela?—Je aime vous pour beaucoup longtemps.—Ah! ah! ah! qu’il est drôle ce petit John en disant cela!... C’est qu’il me fait des yeux comme s’il avait vingt ans... ah! ah!—For ever, miss.—Oui, oui, j’entends... Tenez donc vos genoux tranquilles, petit jockey... Ah! comme les Anglais ont la peau blanche!... Je n’avais pas encore remarqué cela.... Et embrassez-moi, comment dit-on cela, John?—Kiss my.—Kiss my? ah! que c’est gentil, kiss my!... Tiens, je dirai cela très-facilement, kiss my... kiss my... Eh bien! voulez-vous finir, petit jockey... C’est qu’il m’embrassé vraiment.

En ce moment j’ouvre la porte, pour terminer la leçon d’anglais, et je vois mademoiselle Lucile tenant les mains d’un petit blondin rose, bien joufflu, et qui, je crois, apprend beaucoup plus lestement que les Savoyards.

En me voyant, Lucile jette un cri et rougit; le petit jockey me regarde avec étonnement... Mais la femme de chambre se remet bientôt, et faisant signe au jockey de s’en aller:—Voilà assez d’anglais pour aujourd’hui, lui dit-elle, la leçon est finie.

M. John la salue d’un air presque fâché et s’éloigne en faisant une petite mine très-comique.

—Comment, c’est vous, André? me dit Lucile en s’approchant de moi. J’espère que cela s’appelle surprendre son monde!

—En effet, vous ne m’attendiez pas, je m’en suis aperçu.

—Qu’est-ce que c’est, monsieur? N’allez-vous pas être jaloux d’un enfant? d’un petit bonhomme qui me fait dire quelques mots d’anglais pour rire? voilà tout... Ah! ce serait joli d’être jaloux de John!