—Chez M. Dermilly! mais ce sera fort gênant... c’est égal, j’aime mieux cela que si vous étiez chez le père Bernard.
Bernard!... Manette!... je suis à Paris, et je n’ai pas encore été les embrasser! Ah! combien je m’en veux!... Mais en quittant cette maison je serai tout à l’amitié.
Je retombe dans mes réflexions, Lucile continue de se lamenter; la nuit se passe ainsi. Au point du jour la femme de chambre me quitte en me faisant une mine moitié tendre, moitié fâchée.
J’attends avec impatience que madame me fasse dire de descendre chez elle; enfin, sur les onze heures, Lucile vient m’avertir que sa maîtresse désire me parler, et je me hâte de me rendre près de ma bienfaitrice. Adolphine est là... elle dessine auprès de sa mère.
La bonne Caroline me témoigne la plus tendre amitié, sa fille m’adresse un charmant sourire. On semble vouloir me dédommager du chagrin que m’a causé le marquis, en me montrant encore plus d’intérêt. J’apprends à madame mon désir d’aller vivre près de M. Dermilly, si elle veut bien y consentir. Adolphine semble attendre avec anxiété la réponse de sa mère; celle-ci, après avoir réfléchi quelque temps, me dit enfin:
—Je ne puis vous blâmer, André, et je ne m’oppose point à votre départ... non que je pense que le marquis vous dise désormais rien de désagréable, mais je sens que sa présence doit vous être pénible... Votre éducation est terminée, il vous faut maintenant connaître le monde et les hommes autrement que par les livres. Vous ne pouviez prendre un meilleur mentor que M. Dermilly. Il vous aime autant que moi, c’est beaucoup dire, André; mais, en vous sachant auprès de lui, je vous croirai toujours avec moi.
—Quoi, maman, tu le laisses partir? s’écrie Adolphine.
—Ma bonne amie, il faut aimer les gens pour eux. André a dix-neuf ans, le séjour de cet hôtel, où il reste presque toujours enfermé dans sa chambre, n’est plus ce qui lui convient; mais nous le verrons souvent, n’est-il pas vrai, André?
Je réponds en balbutiant; car je suis tout troublé de la douleur d’Adolphine... J’ai vu des larmes dans ses yeux, et je songe que c’est mon départ qui les fait couler.
—Avant de vous laisser partir, André, reprend ma bienfaitrice, je veux vous faire connaître mes intentions: j’avais le projet de vous établir, mon ami; de vous marier avec celle que vous aimez...