—Comment, maraud!... C’est toi qui es sur mes genoux? dit M. le comte en se débarrassant de son valet.—Comment, monsieur?... J’étais assis sur vous! voyez ce que c’est que le sommeil! j’aurai eu le cauchemar probablement... mais aussi, on fait un bruit dans cette bicoque... Il n’y a pas moyen de dormir: on crie... on pleure... on ne s’entend pas.

—Pardon de vous avoir réveillé, monsieur, dit mon père;—mais je croyais que vous seriez bien aise d’apprendre que votre voiture est en bon état.—Ah! ah! c’est vous, bonhomme... diable! déjà de retour?...—Mais il y a plus de cinq heures que je suis parti. Il m’a fallu du temps pour aller chez le charron, pour l’éveiller et pour le décider à venir par le temps qu’il fait... Je l’ai ensuite conduit à votre voiture... Il n’y avait presque rien à faire... Cependant il est encore auprès...—Il attend sans doute qu’on le paye...—Cinq heures... Comme le temps passe quand on cause! n’est-ce pas, Champagne? car je n’ai pas dormi une minute.—Ni moi non plus, monsieur, j’avais les yeux aussi ouverts que vous.—Quelle heure est-il?—Le jour va bientôt paraître, monsieur, il est près de six heures...—Champagne, va payer cet ouvrier; il faudra qu’il te réponde qu’il n’y a plus de danger pour moi.—Oui, monsieur...—Ah!... donne-moi auparavant le flacon d’Alicante: le froid m’a saisi... cela me remettra un peu.

M. Champagne, après avoir hésité un moment, fouille enfin dans sa poche et en tire la bouteille d’osier, qu’il présente à son maître avec beaucoup de respect. Celui-ci, après l’avoir débouchée, la porte à ses lèvres et s’écrie bientôt:

—Qu’est-ce que cela veut dire... Champagne?—Quoi donc, monsieur?—La bouteille est vide!—Vous croyez, monsieur?—Comment, je crois... j’en suis, par Dieu, bien sûr...—C’est singulier! elle était aux trois quarts pleine quand vous me l’avez rendue ce soir!—Je le sais fort bien, drôle!... Comment m’expliqueras-tu cela?—Ah! je vois ce que c’est, monsieur; tout à l’heure en me jetant brusquement sur vous pensant que l’on vous attaquait, j’aurai cogné ce flacon et il aura fui... ma poche est encore toute mouillée...—Comment, maraud... vous osez dire...—M. le comte sait bien qu’il n’a pas fermé l’œil de la nuit et que j’ai toujours été près de lui... Il m’eût été impossible de tromper monsieur, alors même que j’en aurais été capable...—Au fait, ta réflexion est assez judicieuse.

M. Champagne s’esquive, enchanté de s’en être si bien tiré. Ma mère lavait avec de l’eau fraîche la blessure de mon père, que je venais de débarrasser de son chapeau et de son bâton; mes frères dormaient encore, et notre hôte se fourrait presque dans le foyer en se plaignant du froid. Il n’avait pas aperçu le mal que le bon Georget s’était fait en courant pour lui, la nuit, au milieu de nos montagnes: cet homme-là ne voyait que ce qui lui était personnel; pour la peine que l’on se donnait à son service, les souffrances des malheureux, les larmes de l’infortune, les pleurs de l’orphelin, l’œil qui lui restait semblait aussi recouvert d’un épais bandeau.

Une petite voix bien douce attira notre attention. C’était la petite fille qui s’éveillait; la blessure de mon père nous avait fait oublier la jolie dormeuse.

—Maman... maman... dit la jolie petite. Puis elle soulève sa tête et promène autour d’elle des regards surpris. Nous apercevons alors ses yeux: ils sont noirs, mais si doux, si bons!... A son premier cri, j’avais couru près du lit, et là, je restais à la regarder.—Maman, dit-elle de nouveau; et sa voix n’est plus aussi calme; le chagrin l’altère déjà; elle ne voit pas sa mère, ses jolis yeux se remplissent de larmes.

Ma mère s’était aussi rapprochée de la petite qu’elle admirait, répétant à chaque minute:—Bon Dieu! la belle petite fille!... Chacun de nous lui souriait; mais la pauvre enfant nous regardait avec étonnement, avec crainte, et répétait:—Maman... je veux voir maman!...

—Monsieur, dit ma mère à l’étranger, votre demoiselle est éveillée; elle demande sa maman.—Eh bien... donnez-lui à boire... les enfants se calment toujours en buvant... on les berce avec cela...

Ma mère présente un verre à la petite, mais elle le repousse et continue d’appeler sa maman; ses larmes coulent, elle sanglote; ses beaux cheveux retombent sur ses yeux, qu’elle frotte avec ses petites mains, tout en répétant sans cesse:—Je veux qu’on me mène chez maman.