Nous étions tous attendris de la douleur de la petite fille; le vieux monsieur, seul, ne paraissait pas y faire attention et murmurait en se frottant les jambes:—Mes pauvres chevaux auront eu bien froid. Je voudrais déjà être de retour à Paris. Je suis sûr que César s’ennuie après son maître... Comme il va faire le saut du cerceau à mon retour... Cet animal-là est plein d’intelligence... Il faut que je lui apprenne à jouer aux dominos, comme le fameux Munito.

—Monsieur, dit ma mère, votre petite pleure toujours... La pauvre enfant ne peut pas se consoler...—Annoncez-lui que je vais lui donner le fouet.—Ah! monsieur... battre un enfant aussi petit... une si jolie fille... Ah!... c’est pour rire que monsieur dit cela... je ne battons pas les nôtres, nous... et cependant ils ne sont pas aussi délicats que ce petit amour-là.

Le vieux monsieur se retourne en faisant la grimace et fixant sur ma mère son petit œil gris:—Est-ce que cette Savoyarde prétendrait me montrer comment je dois élever ma fille?... Amenez-moi mademoiselle Adolphine...

Ma mère prend la petite dans ses bras et se dispose à la porter sur les genoux de son père; mais celui-ci lui fait signe de mettre l’enfant à terre devant lui, et la petite, après avoir envisagé M. le comte, fait une moue qui la rend encore plus gentille.

—Mademoiselle, dit gravement le vieux monsieur après avoir pris du tabac dans une belle boîte d’or, votre conduite est au moins inconvenante, pour ne point dire plus; vous demandez madame la comtesse, c’est fort bien; mais parce que vous ne la voyez point, vous vous mettez à pleurer!... Je n’entends pas que ma fille se conduise avec autant de légèreté. Vous êtes avec moi... je crois vous avoir déjà dit que je suis votre père... D’ailleurs vous devez me reconnaître: et un père ou une mère, c’est absolument la même chose, si ce n’est que l’une vous gâte, et que l’autre vous donnera des chiquenaudes si vous n’êtes pas sage.

Pour toute réponse à cette mercuriale, dont la petite fille n’a sans doute pas compris un mot, elle se met à taper des pieds avec violence, en répétant: je veux voir maman, moi!

—Voyez un peu quel caractère! s’écrie M. le comte, elle n’en démordra pas... elle aura de la tête... beaucoup de tête... Cela n’est pas étonnant, c’est une Francornard, et c’est par la tête qu’on nous reconnaît tous.

Dans ce moment, M. Champagne revient.—Voilà le jour, monsieur le comte, dit-il en entrant, quand vous voudrez vous remettre en route...—Sur-le-champ... La voiture est parfaitement raccommodée?—Oui, monsieur, il n’y a plus de danger...—Allons, donne-moi mon manteau, que je m’entortille bien...

Pendant que le domestique enveloppe son maître aussi hermétiquement qu’une bouteille d’esprit-de-vin, je me rapproche de la petite fille; elle ne pleure plus, elle est immobile devant le feu... mais ses beaux yeux sont si tristes!... de gros soupirs sortent de sa poitrine; on voit qu’elle retient avec peine ses sanglots.

Je l’entoure de mes bras... je l’enlève...—Que fais-tu donc, André? me dit mon père—Je vais la porter, papa. Oh! je suis bien assez fort... Vous êtes blessé; vous pourriez tomber encore...