Je me disposais à porter la petite jusqu’à la voiture (car j’étais en effet déjà fort pour mon âge); mais M. Champagne m’arrête et s’empare de l’enfant. Oh! si j’avais pu résister... que j’aurais eu de plaisir à battre cet homme, qui me privait du bonheur de porter la petite demoiselle, dont les mains blanches comme la neige s’étaient déjà posées sur ma tête, et dont les petits doigts avaient jeté mon bonnet de laine, qui sans doute lui semblait une vilaine coiffure.
Les voyageurs vont partir; M. Champagne tient dans ses bras la jolie dormeuse, qui me regarde et veut me sourire, quoique l’on s’aperçoive qu’elle a le cœur bien gros!... mais il est un âge où la peine et le plaisir se succèdent si rapidement!... la joie se fait jour sous les larmes, qui sèchent aussi vite qu’elles ont coulé. Déjà l’on ne voit que le bout du nez de M. le comte, qui prend pour regagner sa voiture autant de précautions que s’il devait gravir à pied le mont Blanc. Mon père est toujours dans un coin de la chambre, trop fier pour demander une récompense que cependant il a bien méritée. Mais en passant devant lui, M. Champagne s’arrête.—Oh! vous êtes blessé? lui dit-il.—Oui, dit ma mère, c’est en courant cette nuit pour votre maître qu’il s’est mis dans cet état.
—Comment!... il est blessé!... dit M. le comte, dont la voix étouffée par son manteau ressemble alors au son d’un cornet à bouquin. Il s’arrête devant mon père, puis se décide à dégager une de ses mains de dessous son manteau, ce qu’il ne fait qu’avec bien du regret, et il cherche pendant longtemps dans son gousset en murmurant:
—Ah! diable... au fait... j’allais oublier... il faut que je lui donne quelque chose... n’est-ce pas, Champagne?—Il le mérite bien, monsieur le comte.—Oui... oui... sans doute; c’est pourtant désagréable, en voyage, d’être toujours obligé d’avoir la main à la poche... on n’en finit jamais!... Allons... tenez, mon cher, je veux que vous vous souveniez que vous avez reçu dans votre chaumière le comte Nestor de Francornard.
En disant ces mots, M. le comte met un petit écu dans la main de mon père; puis, disparaissant de nouveau sous son manteau, il sort de notre habitation, suivi de son valet, qui porte la petite fille dans ses bras. Ils ont bientôt rejoint la voiture qui les attend, et ils s’éloignent de notre pays.
—Un petit écu!... dit ma mère lorsque l’étranger est parti; donnez-vous donc bien de la peine, privez-vous de sommeil, exposez votre vie, pour être récompensé ainsi!
—Marie, dit mon père, on doit toujours obliger sans s’inquiéter si l’on en sera ou non récompensé; ne l’est-on pas toujours, d’ailleurs, par le plaisir d’avoir fait son devoir? Sans doute cet étranger aurait pu se montrer plus généreux... Tant pis pour lui, s’il ne sait pas donner, c’est une jouissance dont il se prive. Notre chaumière est ouverte à tout le monde: les riches doivent pouvoir y entrer comme les malheureux.—Mais cette blessure... c’est pour lui que tu as gagné cela...—Ça ne sera rien... va, tes soins et les caresses de nos enfants la guériront bien plus vite que tout l’or de ce voyageur.
Ma mère ne dit plus rien à son mari, mais en allant et venant, je l’entends murmurer encore:—Un petit écu!... et il a manqué périr!
En effet, pour un seigneur, M. le comte n’avait pas agi noblement; mais il y a beaucoup de roturiers qui ont l’âme noble, et cela fait compensation.