Lucile s’est éloignée, je reste livré à mes pensées; un rayon d’espérance me fuit encore lorsque je me rappelle ce doux entretien, qui fut suivi de circonstances si cruelles; je me dis:—Adolphine sait combien je l’aime, et mon amour ne l’avait pas offensée.
Je puis enfin sortir; mais ce n’est plus du côté de l’hôtel que je porte mes pas, la vue de cette maison me ferait mal!... Manette est retournée chez son père depuis que ma santé est rétablie; mais nous sortons ensemble, son bras m’est devenu nécessaire, sa compagnie me fait du bien. Dans nos promenades, quelquefois je lui dis à peine un mot; mais elle respecte ma peine, elle la partage. Avec mon frère, je ne suis pas aussi bien, car Pierre veut à toute force m’égayer, me faire rire: pour lui faire plaisir, je m’efforce de prendre un air joyeux; mais la gaieté que l’on feint fait plus de mal que les larmes, que l’on verse en liberté.
Déjà trois mois se sont écoulés depuis que je suis relevé de maladie. Je ne parle plus d’Adolphine, Manette se flatte que je l’oublie; mais je cache dans mon sein le sentiment qui me dévore! Toutes les fois que je sors, je suis prêt à courir à l’hôtel, j’ai besoin de toute ma raison pour ne point céder à mon amour. Je sens que je ne puis plus vivre sans avoir quelques nouvelles d’Adolphine... et Lucile ne vient pas! elle aussi abandonne le pauvre André!
Je ne puis résister à mon amour. Un soir, je quitte Manette et son père en leur disant que je rentre chez moi... Mais c’est vers l’hôtel que je dirige mes pas. Il me semble que je ne puis plus différer... Je ne sais quel pressentiment me pousse et me dit que quelque chose va changer ma destinée... Je vole... je respire à peine... J’aperçois enfin cette maison où j’ai passé huit années de ma vie... Je m’arrête pour la considérer... beaucoup de lumières brillent à travers les croisées: quel mouvement! que de monde j’aperçois dans ces appartements!... Il y a sans doute bal... on danse... on se livre au plaisir... et Adolphine fait l’ornement de cette fête!
Je m’approche de la grande porte. Elle est ouverte; la cour est remplie d’équipages... Je me glisse dans la foule derrière les cochers, les laquais:—C’est beau! se disent-ils. Oh! nous sommes ici pour longtemps; le bal est brillant... la mariée est jeune et jolie... ça va durer très-tard...
La mariée!... ce mot me fait frissonner!... de qui donc veulent-ils parler?... Je m’approche de la loge du concierge, et, d’une voix altérée, je lui demande quelle fête on célèbre à l’hôtel.
—Eh! parbleu! c’est le mariage de mademoiselle Adolphine avec son cousin, M. le marquis de Thérigny.
Un froid mortel me glisse dans les veines... Je ne sais quels bras me retiennent, me placent sur un banc de pierre... J’allais tomber sur le pavé... Je reste là près d’une heure, comme un homme qu’un coup violent aurait privé de l’usage de ses sens, et le son des instruments, les éclats de la gaieté retentissent à mon oreille.
Je me lève enfin... je marche à grands pas vers ma demeure... J’entre chez moi... je prends de l’argent dans mon secrétaire, et je trace quelques lignes, par lesquelles mon frère peut disposer de tout ce qui m’appartient. Je vais repartir sans avoir proféré une seule plainte... mais il faut, que je passe par la chambre de mon frère. Pierre dort profondément; je m’arrête pour le contempler.
—O mon frère! dis-je à demi-voix, dors en paix!... sois plus heureux que moi... console notre mère... nos amis... Pensez quelquefois au pauvre André... qu’il serait heureux près de vous si on l’eût laissé dans la classe où le sort l’avait placé!... adieu, mon frère... adieu... J’embrasse Pierre sans l’éveiller, je ferme doucement la porte de sa chambre, puis je sors de la maison, et me mets en route au milieu de la nuit, sans but, sans projet, ne me sentant plus la force de supporter les peines que j’éprouve.