—Mon Dieu! Pierre, vous lui faites du mal! dit Manette en l’éloignant de mon lit.
—Taper dans la main de quelqu’un qui est si faible!
—Oh! c’est égal, ça lui redonnera des forces; ce pauvre André... Je suis si content de le voir sauvé! T’as été joliment bas! et sans c’te pauvre Manette, ma fine... je crois qu’elle a fait plus que tous les médecins qui sont venus. Elle ne te quittait pas; elle apprêtait toutes les drogues; elle a passé plus de huit nuits sans fermer l’œil.
—Pierre, taisez-vous donc... votre frère a besoin de repos.—Oh! c’est égal, je veux lui dire tout ça. Je veux qu’il sache que vous ne faisiez que pleurer, prier, et pas manger! Pas manger la grosseur de mon pouce par jour.
Je n’ai pas la force de remercier ma sœur, mais je lui tends la main et elle la presse dans les siennes. Ses yeux sont rayonnants de plaisir, de sensibilité; elle semble renaître à la vie en me voyant recouvrer la santé. Le père Bernard vient aussi m’exprimer sa joie. Je voudrais bien savoir si à l’hôtel on a su ma maladie; si Adolphine s’est informée de mon état, mais je n’ose le demander. Désormais la maison de ma bienfaitrice est fermée pour moi... Je me suis fait bannir de sa présence... Cette pensée oppresse mon âme.
Ma convalescence est longue, je suis encore quinze jours sans pouvoir me lever, et lorsque enfin j’essaye mes forces, c’est en m’appuyant sur le bras de Manette; ma sœur ne veut céder à personne le plaisir de soutenir mes pas chancelants. Plusieurs semaines s’écoulent, mes forces sont bien lentes à revenir. Depuis ma maladie je n’ai point parlé de l’hôtel, si ce n’est pour m’informer du marquis; depuis longtemps, m’a-t-on dit, il ne songe plus à sa blessure. Je n’ai point prononcé le nom d’Adolphine, et Manette ne m’en a point parlé non plus. Quand elle me voit rêveur, silencieux, elle cherche à me distraire en me parlant des montagnes de la Savoie et de ma mère. Ce moyen lui réussit toujours; cependant je ne puis plus cacher ma peine, et le nom de Lucile m’échappe:—Est-ce qu’elle n’est pas venue une seule fois? dis-je à Manette; est-ce que personne de l’hôtel ne s’est informé de moi?
Manette détourne la tête, et me répond d’une voix entrecoupée:
—Je croyais que vous cherchiez à oublier entièrement les personnes qui habitent l’hôtel, et voilà pourquoi... je ne vous ai point dit que mademoiselle Lucile était venue.—Lucile est venue... Ah! Manette, qu’a-t-elle dit? ne me cache rien.—Mon Dieu! vous voulez donc toujours penser à des choses qui vous rendent malade?—Non, mais je veux savoir si madame la comtesse est encore irritée contre moi; après tout ce qu’elle a fait pour moi!... ah! Manette, je me reprocherais sans cesse d’avoir perdu son amitié.—Oh! il y a encore autre chose qui vous tourmente; et ce n’est pas à votre bienfaitrice seule que vous pensez. Au reste, mademoiselle Lucile doit revenir bientôt. Maintenant que vous êtes en état de l’entendre, vous la verrez, et vous pourrez parler à votre aise des personnes que vous aimez.
J’attends avec impatience la visite de Lucile; quatre jours après cet entretien, la femme de chambre vient chez moi. Lucile m’embrasse, elle me presse dans ses bras et me témoigne toute sa joie de me voir rendu à la vie. Je ne lui laisse pas le temps de me parler, déjà j’ai répété vingt fois:—Et Adolphine? et sa mère? que s’est-il passé depuis cette entrevue fatale?... Lucile, ne me cachez rien.—Après votre départ, M. le comte a eu un accès de goutte, mademoiselle pleurait, madame s’est enfermée avec elle.... On voyait bien que madame avait aussi beaucoup de chagrin!... Heureusement on n’a pas su que c’était moi qui vous avais procuré cet entretien. M. le marquis est sorti en proférant mille menaces. Cher André! je tremblais pour vous; mais lorsque le soir on a apporté le neveu de monsieur, baigné dans son sang, et qu’il a dit que c’était vous qui l’aviez blessé, alors M. le comte est devenu furieux... son œil a manqué de lui sortir de la tête, et madame la Comtesse a défendu que désormais votre nom fût prononcé dans sa maison.
—O ma bienfaitrice! c’en est donc fait, vous m’avez retiré votre amitié!... Je ne me consolerai jamais d’avoir encouru votre mépris!...—Calmez-vous, André, je suis sûre qu’au fond du cœur madame vous aime encore... Un jour elle vous pardonnera.—Oh! non, jamais... et... sa fille?...—Mademoiselle est fort triste, je crois qu’elle pleure en secret... mais son cousin ne la quitte presque pas. Il cherche à la distraire, à l’égayer.—Il suffit, Lucile, je vous remercie, j’en sais assez.—Allons, mon cher André, du courage, vous n’avez pas encore vingt ans!... Ce n’est pas à cet âge que les chagrins sont éternels.—Ah! Lucile, je sens que c’est l’âge où l’on aime le mieux.—Je vous dis, moi, qu’un joli garçon ne doit pas ainsi se désoler. Adieu, André, je viendrai vous voir toutes les fois que je le pourrai.