—Je devine la cause de votre colère... le marquis fait la cour à sa cousine... vous aussi, vous aimez mademoiselle Adolphine, et c’est pour elle que vous vous êtes battus.—J’aime Adolphine... et qui donc t’a appris ce secret?...—Il croit que je ne m’en étais pas aperçue! répond Manette en portant son mouchoir sur ses yeux. Ah! il y a bien longtemps que je le sais!...
Ce sentiment que je croyais si bien caché dans mon sein était connu de Manette!... Pauvres amoureux, comme vous dissimulez mal! Mais je sens que j’aurai du plaisir à épancher mon cœur dans celui de ma sœur:—Tu ne t’es pas trompée, lui dis-je en lui prenant la main. Oui, j’aime, j’adore Adolphine, et cette passion est la cause du chagrin qui me mine... Je sais bien qu’il n’est aucun espoir; mais cet amour, plus fort que ma raison, triomphe sans cesse de mes résolutions!... ah! Manette, je suis bien malheureux!...
—Hélas! me répond ma sœur en sanglotant, pourquoi avez-vous été loger dans cet hôtel!... pourquoi a-t-on fait de toi un beau monsieur?... je savais bien que cela ne vous rendrait pas heureux. Si vous étiez resté commissionnaire, vous n’auriez jamais aimé la fille d’une comtesse... et peut-être... ah! nous serions bien plus contents... mais on n’a pas voulu m’écouter!...
Manette pleure amèrement. Chère sœur! elle prend part à mes chagrins.—Et mademoiselle Adolphine sait-elle que vous l’aimez? reprend Manette au bout d’un moment.—Oui, ce matin j’ai osé le lui avouer...
—Ah! c’est bien mal cela, monsieur; lui dire que vous l’aimez... chercher à lui inspirer de l’amour... Et que vous a-t-elle répondu?... Vous ne voulez pas me le dire... elle vous aime sans doute aussi... oh! oui, je suis bien sûre qu’elle vous aime; et à quoi cela vous avancera-t-il? Vous ne pouvez pas l’épouser, André; vous savez bien que c’est impossible... Oubliez-la, André, oubliez-la.—L’oublier! ah! jamais!...—Jamais! dit-il, ah! mon Dieu!...
Épuisé par tout ce que j’ai éprouvé dans cette journée, je sens un frisson qui me saisit; je tremble, mes dents se choquent avec violence, je veux rentrer chez moi pour chercher le repos. Ma sœur me supplie de lui permettre de m’accompagner.—Cher André, tu souffres, tu es malade, me dit-elle, ah! permets-moi de veiller près de toi, mon père ne le trouvera pas mauvais. Qui te soignera, si ce n’est ta sœur? Non, je ne te quitterai pas. Si je t’ennuie, tu me parleras de tes amours, de ton Adolphine, et je t’écouterai.
Comment la refuser?... Manette prend à la hâte ce qu’il lui faut pour sortir, et nous descendons ensemble. Déjà la fièvre qui me domine fait trembler mes genoux, je m’appuie sur le bras de ma sœur; nous arrivons ainsi à ma demeure. Pierre et Bernard m’y attendaient. Ils sont effrayés de mon état; à peine si j’ai la force de prononcer encore le nom du marquis, en les suppliant d’aller à l’hôtel s’informer de sa situation.
On me met au lit; je ne vois plus, je n’entends plus que confusément ce qui se passe autour de moi. Bientôt un délire violent se déclare, et mes amis sont des étrangers à mes yeux. Plus heureux dans mon égarement que ceux qui m’entourent, je ne vois pas les larmes qu’ils répandent, je ne sens pas les tourments que je leur cause.
Depuis longtemps j’étais dans cet état. Un jour enfin mes yeux se rouvrent à la lumière, ma raison est revenue... J’aperçois Manette assise au pied de mon lit, et ma voix prononce faiblement son nom.—Il me reconnaît! s’écrie Manette, il nous est enfin rendu!...—Chère sœur... tu veillais près de moi!...—Oh! je ne t’ai pas quitté un instant.—Depuis combien de temps suis-je malade?—Il y a aujourd’hui dix-huit jours que tu t’es mis au lit... Ah! tu as été bien mal... mais tu es sauvé maintenant.—Et le marquis, sait-on de ses nouvelles?...—Oui, rassure-toi, il est guéri, déjà sa blessure est cicatrisée.
Cette assurance me fait du bien. Je ne parle plus, mais je souris à Manette, et je suis avec soumission les ordres du médecin. Le marquis n’est pas mort! cette pensée soulage mon âme que la crainte du meurtre oppressait. Pierre s’approche de mon lit, il m’a entendu parler, il vient me témoigner sa joie, il se saisit de ma main que je puis à peine soulever, et frappe dedans de toutes ses forces.