Ces mots me décident; je tiens mon arme, mais je regarde à peine mon adversaire. Le coup part... malheureux! qu’ai-je fait!... Le marquis tombe sur le gazon.

Je cours à lui; le sang coule en abondance de la blessure qu’il a reçue dans le côté droit.—C’est peu de chose, me dit-il, faites avancer mon vis-à-vis... Aidez-moi à y monter, et je pourrai arriver à l’hôtel.

Je fais avancer la voiture, je place le marquis dedans; le petit jockey monte sur le siége et fouette les chevaux, qui partent rapidement. Je suis seul dans le bois, inquiet de l’état du marquis, désespéré de ma victoire, et prévoyant que c’est une nouvelle barrière que je viens d’élever entre Adolphine et moi.

Il faut cependant retourner à Paris. Je retrouve mon cocher; il m’aide à monter, car je n’ai plus la tête à moi: l’image du marquis baigné dans son sang est toujours devant mes yeux... S’il allait succomber!... Ah! je sens que je ne me pardonnerais jamais sa mort.

—Où allons-nous, mon bourgeois?—A Paris...—C’est fort bien, mais encore de quel côté?...—Hélas! je ne sais!... O ma mère! si vous saviez que votre fils vient de verser le sang d’un homme... mais vous ne le croiriez pas!—Il paraît que l’adversaire a attrapé la noisette...—Il n’est que blessé et j’espère...

—En ce cas, il ne faut pas vous désoler... c’est l’affaire du chirurgien, ça ne vous regarde plus... en avant, Cocotte... et nous allons?—Chez Bernard...—Qu’est-ce que c’est ça, Bernard? un traiteur?—Allez rue Vieille-du-Temple, je vous arrêterai où il faudra.

Mon vieil ami saura tout, il me dictera la conduite que je dois tenir; ah! si je l’avais consulté plus tôt!... sans doute ce duel n’aurait point eu lieu. J’oublie maintenant que le marquis aime Adolphine, et, dût-il devenir son époux, je n’ai qu’un désir, c’est que sa blessure ne soit pas mortelle.

Nous voici devant la porte de Bernard, je descends de cabriolet et je monte chez le porteur d’eau. Manette est seule; en me voyant, elle court dans mes bras, et des pleurs coulent de ses yeux.—Qu’as-tu donc? lui dis-je.—Pierre nous avait dit que tu avais l’air fort agité... que tu avais parlé de ne plus revenir... j’étais si inquiète; mon père et ton frère sont allés à ta recherche... mais te voilà... je respire enfin... D’où viens-tu donc, André?... et pourquoi nous causes-tu de si cruelles alarmes?... comme tu es pâle... défait!... mon Dieu!... ne te verrai-je plus l’air heureux et content?...

—Oh! non, ma sœur, non, jamais de bonheur pour moi...—Jamais!... André... ne dis pas cela, je t’en prie!... Qu’est-il donc arrivé de nouveau?—Je viens de me battre...—Te battre! toi si doux! si bon!... O ciel! et si on t’avait tué?...

Manette me prend les mains, elle veut s’assurer que je ne suis pas blessé, ses yeux me parcourent, elle respire à peine.—Et avec qui donc ce duel?—Avec le marquis de Thérigny...—Le neveu de madame la comtesse... O mon Dieu! l’auriez-vous tué?...—Non... il est blessé, mais j’espère...—Se battre!... vous, André!—Ah! si tu savais comme le marquis m’a traité...