«Le marquis >DE THÉRIGNY

Ce soir à six heures, il n’est pas midi, j’ai du temps devant moi. Un duel! un duel avec le neveu de ma bienfaitrice! Malheureux! dans quelle affaire me suis-je engagé! Si je suis vainqueur j’ajouterai à tous mes torts celui d’être le meurtrier du marquis, qui, je sens, a droit de me demander raison de ma conduite imprudente. Pendant huit ans élevé dans la maison de madame la comtesse, comblé de ses bienfaits, recevant par ses soins une éducation et des talents auxquels je ne devais pas prétendre, comment ai-je reconnu ses bontés? En osant élever mes regards sur sa fille, en semant le trouble dans sa maison, en provoquant le neveu de son époux. Ah! je sens tous mes torts; mais il m’est impossible de refuser ce combat! mon seul désir est de succomber!... Vaincu, je serai moins coupable!... Malheureux! et ma mère, qui la consolera?

Je monte chez moi, mon frère m’attendait; il est surpris de ne m’avoir pas vu depuis la veille. Je l’embrasse tendrement:—Pierre, lui dis-je, une affaire importante me force à sortir à six heures. Si ce soir je ne suis pas de retour, dispose de tout ce qui est ici; mais, crois-moi, ne reste pas à Paris... Retourne en Savoie, va consoler ma mère.

—Oh! je n’y retournerai qu’avec toi, dit Pierre, ma mère m’a dit de t’amuser, de te distraire. Tu es triste aujourd’hui... Viens chez le papa Bernard, mam’zelle Manette t’égayera, elle t’aime fièrement, mam’zelle Manette!... Ah ça! ce n’est donc pas d’elle que tu es amoureux?—Laisse-moi, Pierre, va sans moi chez nos bons amis; je t’y rejoindrai ce soir.—Eh bon! c’est dit, je t’y attendrai.

Pierre m’embrasse et s’éloigne. J’ai besoin d’être seul; que de pensées viennent m’assaillir!... mais l’image d’Adolphine triomphe de toutes les autres, elle est toujours devant moi, je me crois encore à ses pieds, et, le dirai-je, mes tourments mêmes ont quelque chose de doux que je ne changerais point contre un bonheur qu’il me faudrait acheter par son indifférence.

Le temps fuit bien vite dans les rêveries de l’amour; ma montre marque cinq heures et quart, et je suis encore chez moi!... Je ne veux point faire attendre le marquis. Je me hâte de prendre les pistolets qui appartenaient à M. Dermilly. Ah! s’il avait prévu que j’emploierais ces armes contre un parent de sa Caroline, il ne m’aurait pas traité comme un fils. Et cependant pouvais-je me laisser insulter... frapper?... Cette idée ranime ma colère; je descends, je prends un cabriolet.—Dix francs pour toi, dis-je au cocher, si je suis un peu avant six heures à l’entrée du bois de Vincennes.

Mon cocher paraît décidé à faire crever son cheval pour dix francs. Nous arrivons à l’heure juste; je descends et regarde autour de moi. Personne encore... Attendez-moi, dis-je à mon cocher, de toute façon j’aurai besoin de vous.—Suffit, not’ bourgeois, je vois de quoi il s’agit... Queuques dragées à échanger. Je connais ça... comptez sur moi; je suis le mutus des cochers.

Je m’avance dans le bois, le temps est pluvieux, ces lieux sont déserts... Le marquis tarde bien; enfin une voiture paraît sur la route... elle s’approche, je la reconnais, c’est le vis-à-vis du marquis. Il s’arrête près de moi; le marquis descend légèrement en faisant signe à son jockey de garder la voiture. Il m’aperçoit et se dirige dans l’épaisseur du bois... nous nous arrêtons bientôt, et chacun se recule jusqu’à ce qu’une distance d’environ quinze pas nous sépare.—Je pense, dit le marquis en souriant dédaigneusement, que c’est à moi de commencer.—Oui, monsieur, je le pense aussi.

Le marquis arme son pistolet, il m’ajuste, le coup part... Je n’ai pas été atteint.—A votre tour, me dit-il froidement, je suis bien maladroit aujourd’hui.

Je ne sais ce que je dois faire... j’hésite, je balance.—Tirez, me dit-il, ou je croirai que vous avez peur de recommencer.