—Oui... oui, en effet, je crois l’avoir reconnu.
—Et qu’est-il devenu, monsieur?
—Ma foi! je n’en sais rien... La cour était remplie d’équipages; il s’est éloigné, je ne l’ai plus revu.
—Oh! mon pauvre André!... il était au désespoir... Qu’aura-t-il fait? où est-il allé?... Malheureuse que je suis!...
—Eh bien! mam’zelle!... mam’zelle!... prenez donc garde!... vous perdez votre mouchoir.
Manette n’écoute plus le concierge, elle revient en courant près de son père et de Pierre, et leur fait part de ce qu’elle sait. Bernard ne comprend pas pourquoi le mariage de mademoiselle Adolphine m’aurait désespéré, mais alors Manette lui apprend que j’adorais en secret la fille de ma bienfaitrice, et que c’était là la cause de ma continuelle mélancolie.—Oui, dit Pierre, c’est vrai, mon frère était amoureux; il me l’a avoué une fois, ce diable d’amour le tourmentait toujours en voyage, en Savoie, ici... enfin à table même, il était amoureux!...
—Ah! mon père!... qu’est-il devenu? s’écrie Manette, pauvre André, tu es allé pleurer loin de nous, au lieu de verser tes peines dans mon sein... O ciel!... si dans son désespoir...—Rassure-toi, Manette, André aura songé à sa mère, à ses amis... non, non, il est incapable d’une telle action... nous le retrouverons, il reviendra... mais n’apprenons pas cet événement à sa mère, il sera toujours assez temps de l’affliger.
La journée s’écoule sans qu’ils apprennent rien de plus. Pierre a trouvé le papier par lequel je l’autorise à disposer de tout ce que je possède, et la vue de ce papier redouble le désespoir de Manette. Son père tâche de la consoler, et lui répète à chaque instant que je reviendrai. Pierre en dit autant, mais le moment d’après il pleure, et a lui-même besoin de consolation.
Le lendemain se passe de même. Bernard court d’un côté, Manette et Pierre d’un autre. Le soir chacun revient aussi triste et sans avoir rien appris.—Cependant, dit Pierre, il est à c’t’heure trop grand pour se perdre... Ce n’est pas comme quand nous arrivions à Paris; André avait peut-être quelque voyage à faire... il reviendra au moment où nous y penserons le moins.
Bernard en dit autant, quoiqu’il ne l’espère pas; mais, témoin du chagrin de sa fille, il lui cache ses propres inquiétudes. Le temps s’écoule, et chaque jour augmente la peine de Manette, qui passe ses journées à pleurer, et la nuit ne peut goûter un moment de repos.