Lucile, qui n’avait pas voulu m’apprendre le mariage de sa jeune maîtresse, arrive un matin et trouve Pierre qui, suivant son habitude, vient de voir tous ses anciens camarades les commissionnaires, auxquels il a donné mon signalement, et près desquels il va tous les jours s’informer si l’on ne m’a point vu passer.

—Qu’est-il donc arrivé? s’écrie Lucile en entrant dans l’appartement; quel désordre!... comme tout est sens dessus dessous!—Ah! ma foi! dit Pierre, depuis que mon frère est disparu, est-ce que l’on sait ce qu’on fait! je ne sais pas seulement comment je vis!...—Votre frère a disparu!... André!... et depuis quand?—Depuis le jour que sa belle s’est mariée à un autre... quand j’ dis sa belle, je n’en sais rien, je ne l’ai jamais vue...—Comment, il a appris le mariage de mademoiselle!... et moi qui espérais encore le lui cacher... Ah! quelle tête que cet André!...—Ah! dame! c’est que quand il aime, il aime terriblement!...—Oh! je le sais bien!... Pauvre garçon!... s’il savait toute la peine que mademoiselle Adolphine a eue à se résigner... mais une jeune fille bien élevée n’ose point dire: Je ne veux pas... Et puis son père, son cousin qui l’obsédaient... sa mère qui paraissait désirer ce mariage, espérant qu’il la guérirait d’un amour sans espoir... la pauvre petite s’est laissé conduire à l’autel!... et cet André qui disparaît!... le fou!... est-ce que c’est comme cela qu’il faut faire!... Ah! on voit bien qu’il n’est pas de Paris, ce garçon-là!... Enfin, où est-il allé?—Si nous le savions, est-ce que nous aurions tant de chagrin?—Allons, consolez-vous, monsieur Pierre, André reviendra, il prendra son parti, on finit toujours par là... Ah! je lui avais cependant donné de bien bonnes leçons!... Mais depuis quelque temps il ne m’écoutait plus... Il me négligeait. Adieu, monsieur Pierre... ne pleurez pas comme un enfant... vous avez les yeux rouges comme un lapin... Vous ne savez pas encore mettre votre cravate, monsieur Pierre; on ne fait plus de rosette maintenant, c’est mauvais genre... attendez que je vous attache cela...—Oh! m’am’zelle, ça n’est pas la peine...—Si fait... si fait... vous ne seriez pas mal, si vous aviez un peu de tournure... d’aisance... Voyez-vous, on croise les bouts et on les rentre en dessous... cela vous donne déjà une toute autre figure...—Je ne me souviendrai jamais de la façon dont vous vous y prenez, mam’zelle.—Je viendrai quelquefois vous donner des leçons... afin de savoir des nouvelles d’André... car je l’aime de tout mon cœur, ce pauvre André... quoiqu’il m’ait fait aussi du chagrin plus d’une fois... mais je lui ai pardonné... il était si jeune... et j’ai le cœur si bon!... Adieu, monsieur Pierre... Allons, croyez-moi, il faut vous distraire, la tristesse n’est bonne à rien... Tenez-vous un peu plus droit et ne soyez pas si roide en saluant. Adieu, monsieur Pierre, je viendrai vous voir pour savoir des nouvelles d’André.

Lucile est partie, et Pierre se dit:—Je crois que cette dame a raison, quand je pleurerais, ça ne ferait pas revenir André plus vite. Nous nous sommes retrouvés, après nous être perdus tout petits, nous nous retrouverons bien mieux, aujourd’hui que nous sommes grands. Mon frère m’a laissé à la tête de sa maison, de sa fortune, tâchons de bien conduire ça... Ah! si je pouvais rencontrer Loiseau... c’est avec celui-là qu’on s’amuse... il ne me laisserait pas le temps de pleurer deux minutes par jour!

Manette ne raisonne pas comme Pierre, et le temps, loin de calmer sa peine, ne fait que l’augmenter. Elle supplie son père de lui permettre de partir pour chercher son frère.—Et où iras-tu? lui dit le porteur d’eau, tu ne saurais de quel côté porter tes pas... est-ce qu’une jeune fille peut courir seule après un jeune homme?... encore si tu savais où il est, je te dirais: Va le chercher, parce que, moi, je ne connais pas les convenances, je ne sais qu’une chose, c’est que tu es honnête et André aussi... avec ça on peut se moquer des mauvaises langues...—D’ailleurs, mon père, vous savez bien qu’André n’a jamais eu d’amour pour moi, il ne songeait... ne pensait qu’à son Adolphine... et elle en a épousé un autre... étant chérie d’André... Ah! mon père, elle ne l’aimait pas, cette femme-là!...—Ma fille, cette demoiselle était une comtesse... elle a obéi à ses parents, nous ne devons pas la blâmer de ça. André ne pouvait jamais être son mari.—Pourquoi cela, mon père?—Ah! pourquoi! parce que... le monde... enfin, tu comprends...—Non, mon père, je ne comprends pas. Mais laissez-moi chercher André, et le ramener près de nous...—Quand nous saurons de quel côté il est, à la bonne heure, mais en attendant, je ne veux pas que tu te perdes aussi... reste avec moi... et attendons de ses nouvelles.

Manette n’insiste pas; elle pleure en silence, et chaque soir elle se dit:—Encore une journée de passée sans le voir... sans savoir où il est... l’ingrat! peut-on laisser ainsi dans la peine ceux qui jour et nuit pensent à nous?... Ah! son Adolphine ne l’aimait pas comme moi.

CHAPITRE XXVII
PIERRE ET ROSSIGNOL.

—C’est bien singulier! se disait Pierre en se promenant et en bâillant dans le bel appartement qu’il occupait alors seul, et où il s’ennuyait beaucoup, je suis maintenant le maître dans ce beau logement... Je ne manque de rien... j’ai plus d’argent qu’il ne m’en faut... et je bâille pendant les trois quarts de la journée... Quand je faisais des commissions, je ne m’ennuyais jamais; il est vrai que je n’en avais pas le temps. Je chantais depuis le matin jusqu’au soir, et lorsqu’on rentrant j’avais gagné quarante sous, j’étais plus content qu’avec ces pièces d’or que j’ai dans la poche. C’est bien singulier!... Tout mon désir alors était de parvenir à avoir une pièce jaune comme celles-ci; apparemment que je ne savais pas m’en servir. Je croyais qu’une fois riche on s’amusait toujours, et je ne m’amuse pas du tout; il est vrai que je sais à peine signer mon nom, et que je ne trouve aucun plaisir à épeler dans un tas de livres pour apprendre des histoires qui ne me regardent pas. Je ne comprends rien à la musique; je ne sais pas, comme André, manier des crayons et des pinceaux... Au spectacle je m’endors, quoique ce soit superbe... Il n’y a qu’à table où je m’amuse assez... Mais on ne peut pas être à table depuis le matin jusqu’au soir; je voudrais cependant bien apprendre à m’amuser.

Un matin que Pierre faisait ces réflexions, on sonne à la porte de manière à casser la sonnette. Pierre tressaille, et court ouvrir en se disant:—C’est sonner en maître!... Si cela pouvait être André!

Il ouvre; mais, au lieu de son frère, il voit son ancienne pratique, qui, suivant son habitude, a le chapeau posé sur l’oreille; mais ce n’est plus un vieux feutre troué et déformé; depuis le dîner où Pierre a perdu son chapeau neuf, son intime ami en a probablement trouvé un qu’il a pris pour le sien, quoiqu’il n’y eût aucune ressemblance. Malheureusement n’ayant pu se tromper pour d’autres parties de ses vêtements, M. Rossignol, car c’est en effet lui-même qui a pris avec Pierre le nom de Loiseau, a encore l’habit crasseux et le pantalon collant qu’il portait le jour où il se présenta chez M. de Francornard; mais pour cacher cette partie de son costume, il a emprunté un vieux carrick à un cocher de ses amis, et, quoiqu’on soit au mois de juin, il s’enveloppe avec soin dedans; enfin, pour se donner un air plus imposant, il a laissé pousser ses moustaches, qu’il mouille à chaque minute en passant auparavant ses doigts sur ses lèvres.

Rossignol ignorait que Pierre fût mon frère, il ne l’avait appris que le jour du dîner. Tout en buvant, Pierre avait conté ses aventures. Mon nom, celui de M. Dermilly, avaient bientôt mis Rossignol au fait; se doutant qu’il serait fort mal reçu, il n’avait point osé se présenter chez Pierre, garçon dont il regrettait de ne pouvoir tirer parti. Mais un jour, en rôdant autour de la demeure de son intime ami, il apprend que M. Dermilly est mort, que Pierre habite seul un bel appartement, et que son frère André est parti sans que l’on sache de quel côté il a porté ses pas.