Pierre et Jacques ouvrent de grands yeux, et disent qu’ils veulent aussi gagner de l’argent; mais Jacques est si petit! et Pierre si timide!...
Malheureusement de telles occasions sont rares: on veille à ce que je ne m’éloigne pas. Nous restons près de mon père; ses souffrances paraissent augmenter; ce n’est qu’entouré de ses enfants qu’il se sent mieux. Nous passons les longues soirées d’hiver assis à ses côtés. Hélas! il n’a plus la force de nous tenir sur ses genoux! Ma mère travaille sans cesse.—Mon rouet suffira, dit-elle, pour nous soutenir tous. Pauvre mère! elle ne dit pas qu’elle pleure la nuit, pendant que mon père repose!... Seul je m’en suis aperçu, car souvent aussi je ne dors point.
Pour nous distraire de nos peines, souvent nous prions mon père de nous montrer le portrait de la belle dame. Nous aimons à le regarder. Pour moi, il me rappelle toujours la jolie petite fille qui a dormi dans notre chaumière.—Ne point avoir fait chercher ce portrait, dit mon père, c’est bien singulier!... Le mari de cette dame doit cependant bien l’aimer...—Son mari? dit ma mère. Ah! si c’est ce vilain borgne au petit écu, comment veux-tu qu’il aime sa femme?... Quand je lui parlais de sa fille, il ne songeait qu’à un chien qu’il allait revoir et faire passer dans un cerceau. Ce petit ange pleurait et demandait sa mère... c’était bien naturel! Au lieu de l’embrasser, de la consoler, il voulait la fouetter!... Enfin, il lui a débité, pendant une heure, de grandes phrases auxquelles cette pauvre petite ne pouvait rien comprendre!... Va! cet homme-là n’est pas capable d’aimer d’amour... Mais si c’était le portrait de son chien qu’il eût laissé ici, je gage bien qu’il aurait mis tous ses Champagnes en route pour le retrouver.
Quelques amis de mon père, en venant dans notre chaumière, avaient aperçu le portrait que nous considérions, et appris par quelle circonstance il était entre nos mains. Un vieil Italien, qui se trouvait depuis quelques jours en Savoie, propose un jour à mon père de vendre pour lui le portrait à la ville voisine, assurant que l’on peut retirer au moins trente francs de l’or qui l’entoure. Trente francs! c’était une somme considérable pour nous. Cependant, bien loin d’y consentir, mon père rejeta avec mépris cette proposition.—Ce bijou ne nous appartient pas, dit-il. Tôt ou tard celui qui le possédait peut venir le réclamer; et vous me proposez de le vendre! Non, Georget mourrait de besoin, qu’il ne toucherait point à ce dépôt.
J’étais auprès de mon père comme il achevait ces mots. Il me prend par la main, m’attire près de lui et me dit:
—Mon cher André, n’oublie jamais ce que tu viens d’entendre: un jour peut-être tu voyageras, tu iras à Paris... Qui sait si, plus heureux que moi, tu ne parviendras pas à t’enrichir? Mais que ce ne soit jamais par des moyens dont tu pourrais avoir à rougir! La probité des grandes villes est plus facile, plus accommodante que celle de nos montagnes; mais il faut conserver celle de ton père, du pays où tu es né: c’est la bonne, mon garçon; avec elle tu marcheras toujours tête levée, et, grâce au ciel, celui qui me conseillait de vendre ce bijou n’est pas né dans nos climats.
—Je ferai comme vous, mon père, lui dis-je en l’embrassant. Et puis, si je vais à Paris, j’emporterai le bijou avec moi, car je rencontrerai sans doute ce monsieur qui est venu chez nous... Je le reconnaîtrai bien; il est si laid! Je reconnaîtrai aussi la petite fille... elle est si jolie! et je leur rendrai ce portrait.
—Si tu vas à Paris, André, n’oublie point ta mère, que tu laisseras dans sa chaumière...
—Oh! non, mon père; je lui enverrai tout l’argent que j’aurai amassé... et puis à vous aussi.
—A moi!...