Mon père sourit tristement; il sait bien qu’il ne doit plus être longtemps près de nous, mais il fait tout ce qu’il peut pour le cacher. La gaieté a fui de notre chaumière, où jadis elle habitait constamment. Mais la vue de notre père malade nous ôte même l’envie de nous livrer à nos jeux: plus de parties sur la montagne, plus de glissades, de boules de neige! Nous restons auprès de lui, car nous voyons que cela lui fait plaisir. Nous nous asseyons à ses pieds, où nous nous tenons bien tranquilles. Lorsqu’il peut goûter un moment de sommeil, du moins ses yeux, en se fermant, se reposent sur ses enfants, et à son réveil nous avons encore son premier regard.

Mais, hélas! depuis longtemps il ne goûte plus ces moments de repos, pendant lesquels, assis à ses pieds, nous observions le plus grand silence, de crainte de l’éveiller. A peine a-t-il la force de se lever et de gagner sa grande chaise.—Comment te sens-tu? lui demande souvent ma mère.—Bien... bien... répond-il en souriant encore. Mais ce sourire ne la rassure plus; tandis que moi et mes frères ne connaissant pas l’état de notre père, tous les matins nous espérons le voir guéri.

Un jour, ma mère pleurait sur son rouet, notre père ne nous avait pas parlé depuis longtemps. Tout à coup il nous appelle, il étend ses bras vers nous, il nous enlace plus fortement; je l’entends qui dit adieu à ma mère accourue près de lui... il nous nomme ses chers enfants... puis il ferme les yeux en poussant un profond soupir.

Ma mère tombe sur une chaise en pleurant plus fort; elle ne peut arrêter ses sanglots.—Chut... ne fais pas de bruit, lui disons-nous mes frères et moi; notre père vient de s’endormir... tu vas le réveiller.—Et déjà nous avons pris notre place accoutumée; nous nous asseyons à ses pieds... nous observons le plus grand silence, mais notre mère pleure toujours... Enfin, elle s’écrie: Hélas! mes enfants, votre père est mort!... vous l’avez perdu. Mon bon Georget n’est plus!...

Mort!... ce mot nous frappe, mais nous ne pouvons pas bien le comprendre...—Mort! répétons-nous, cela veut donc dire qu’il ne s’éveillera plus? Nous ne pouvons le croire... Nous nous levons doucement pour considérer notre père. Il semble dormir, et ses traits si bons, si doux, ne sont nullement changés. Petit Jacques l’appelle...—Non, mes enfants, il ne vous entend plus, dit ma mère. Elle s’approche de nous, et elle nous fait mettre à genoux, comme elle, devant notre père.—Priez le bon Dieu, nous dit-elle, pour que du haut des cieux votre père veille toujours sur vous.

Nous prions pendant bien longtemps; et plus le temps s’écoule, plus notre douleur devient vive: car notre père ne s’éveille pas, et nous commençons à comprendre ce que c’est que la mort.

Des gens du village sont entrés dans notre chaumière, ils tâchent de consoler ma mère; mais ils ne l’arrachent point de sa demeure, car chez nous on ne fuit pas ceux qu’on aime dès qu’ils ont cessé d’exister, et on ne craint pas d’avoir du chagrin en les voyant encore.

Quelle triste journée s’écoule!... Ma mère pleure toujours... elle ne répond pas à ceux qui essayent de la consoler; elle ne paraît pas les écouter! Nous ne lui disons rien, moi et mes frères; mais nous allons nous mettre tout près d’elle. Nous l’entourons de nos bras; nous posons notre tête sur son sein... et alors elle pleure moins fort.

Le lendemain matin, des hommes emportent mon père; on nous fait signe de les suivre, mes frères et moi, tandis que ma mère continue de se livrer à sa douleur. Nous n’étions pas seuls à suivre mon père; presque tous les hommes du village nous accompagnaient et marchaient derrière nous. On allait bien doucement, on ne parlait presque pas, et tout le monde avait l’air triste. J’entendais dire parfois:—Il était bien doux... Il n’avait point de défaut... Pauvre Georget!...

Personne ne disait: Il était bien honnête homme! car dans nos montagnes on ne trouve cela que naturel.