On plante une croix sur la tombe de mon père, et on écrit dessus son nom et son âge; on ne prononce point de discours sur ses cendres, mais tout le monde verse des larmes, et j’ai appris depuis que cela valait mieux qu’un discours.
Ma pauvre mère! comme elle pleure en nous revoyant! comme elle nous embrasse en s’écriant:—Vous êtes toute ma consolation!... Nous partageons sa peine; et cent fois par jour nos yeux cherchent encore notre père, à cette place où il avait l’habitude de s’asseoir.
Mais le temps adoucit bien vite les peines de l’enfance. Au bout de quelques semaines nous nous livrons de nouveau à nos jeux. Ma mère seule est toujours bien triste, quoiqu’elle ne pleure plus autant. Cette bonne mère travaille sans cesse... à peine si elle prend quelques heures de repos. C’est pour nous nourrir qu’elle se donne tant de mal. J’entends souvent les habitants du village lui dire:—Il faut envoyer vos deux aînés à Paris; ils sont assez grands pour faire ce voyage. Ils feront comme les autres: ils gagneront de l’argent, et vous en enverront. Ils reviendront ensuite au pays... Allons, la mère Georget, suivez notre conseil... Vous ne pourrez pas nourrir ces trois garçons-là; quand vous vous rendrez malade à force de travailler, cela ne vous avancera guère.
—Oui... oui... dit ma mère, je sais bien qu’il faudra... Mais me séparer de mes enfants! Ah! je n’en ai point le courage.—Vous garderez le petit Jacques avec vous.—Mais André, Pierre, je ne les verrai plus.
Et ma mère nous regardait en soupirant; puis elle travaillait avec encore plus d’ardeur. Mais je trouvais, moi, que nos voisins avaient raison; car je souffrais de voir ma mère se donner autant de peine et de ne point pouvoir l’aider, ainsi que mes frères. Quelquefois je servais de guide à un voyageur; mais cela arrivait si rarement!—Laissez-nous partir pour la grande ville, Pierre et moi, disais-je souvent, nous gagnerons beaucoup d’argent, et ce sera pour vous.—Tu veux donc me quitter, André?—C’est pour vous rendre un jour bien heureuse.
Ma mère nous embrasse, mais elle diffère toujours. Cependant le temps s’écoule; il y a déjà six mois que notre bon père est mort. Je vois que ma mère se prive de tout pour nous soutenir; et je suis décidé à partir pour Paris. J’ai huit ans et quelques mois, j’ai du courage; j’ai surtout ce désir ardent de travailler, de gagner ma vie, qui supplée à nos forces physiques, et fait que l’être le plus faible laisse derrière lui le lâche et le paresseux, auxquels la nature accorde souvent d’inutiles faveurs.
Pierre a près de sept ans. Je lui parle en cachette de ce Paris, où il faut nous rendre. Il n’est point aussi empressé que moi de partir. Cependant Pierre veut aussi aider notre mère; mais l’idée du voyage l’effraye: Pierre ne paraît pas devoir être très-entreprenant; il s’amuse aujourd’hui et ne pense pas à demain. Il me promet cependant de partir avec moi, à condition que nous ne marcherons pas la nuit.
Un de nos voisins nous a fait cadeau, à Pierre et à moi, d’un petit instrument en fer, avec lequel on ramone les cheminées; toute la journée je m’exerce en grimpant dans notre foyer, où je passe souvent des heures entières perché sur le toit. Mais ce n’est pas sans peine que je parviens à faire monter Pierre dans la cheminée: il faut que je le pousse, que je le presse, que je me moque de sa poltronnerie. Ce dernier moyen me réussit souvent: les enfants ont presque autant d’amour-propre que les hommes.
Fier d’avoir un grattoir, je gratte tout ce que j’aperçois; je gratte nos murs, nos meubles, notre plancher; pour montrer mon talent, je gratterais mes culottes et celles de mes frères, si ma mère me laissait faire.
Une bande nombreuse d’enfants de nos montagnes va se mettre en route pour Paris.—Laissez-nous partir avec eux, dis-je à ma mère. Elle hésite, elle ne peut se décider. Le jour du départ arrive. Elle nous garde dans sa chaumière; les laborieux enfants de la Savoie se sont mis, sans nous, en route pour la France.