Le lendemain de ce jour, ma mère sent qu’elle a eu tort de ne point nous laisser profiter de cette occasion. On est au mois de septembre, le temps est magnifique, et tout semble inviter à se mettre en route.
—Nous pouvons facilement les rejoindre, dis-je à ma mère; ils sont encore près d’ici. Nous suivrons le chemin qu’on nous indiquera, et demain nous serons avec eux.—Eh bien! partez donc, mes enfants, puisqu’il faut absolument que je me sépare de vous... nous dit-elle en versant des larmes. Partez, mais revenez un jour dans votre pays... Revenez voir votre mère, qui chaque matin adressera au ciel des vœux pour vous.
Ma mère étant enfin décidée, notre petit paquet fut bientôt fait. Elle fourra dans le fond de nos sacs nos vêtements, du pain pour deux jours au moins, et quelques gros sous. Pierre est tout saisi: il ne s’attendait pas à partir si tôt; mais il faut bien que nous nous dépêchions, afin de rejoindre ceux qui, comme nous, se rendent à Paris. Je tâche de lui donner du courage... Nos préparatifs sont terminés; ma mère me remet le portrait qu’on a oublié chez nous; il est attaché à un ruban qu’elle passe à mon cou.—Tiens, me dit-elle, c’est toi, André, qui, le premier, as trouvé ce portrait; c’est toi, sans doute, qui dois le rendre à son maître. Mais ne va pas te tromper?...—Oh! ne craignez rien!... Je reconnaîtrai bien ce vilain monsieur.—Cache toujours avec soin ce bijou; on pourrait te le voler, mon ami; et j’en serais fâchée, car j’ai dans l’idée que ce médaillon te portera bonheur... qu’il sera cause de ta fortune! que sais-je?—Oh! oui, maman, j’en aurai bien soin, et je ne jouerait pas avec.—Si ce monsieur est plus généreux à Paris, il te récompensera peut-être de ce que tu as bien gardé ce bijou. Mais ne demande rien, mon fils, et souviens-toi qu’il ne faut pas se faire payer pour avoir été honnête.
J’ai serré avec soin le portrait sous ma veste; nous avons nos sacs sur nos épaules, ma mère nous conduit avec Jacques sur la montagne que nous allons descendre pour gagner notre route. Là, elle nous presse tendrement contre son cœur.
—André, me dit-elle, tu es l’aîné; tu as plus d’esprit que Pierre; veille sur lui, mon garçon; console-le, aide-le quand il aura de la peine... Ne vous quittez pas, mes enfants; et surtout soyez toujours sages, honnêtes, et souvenez-vous des leçons de votre père.
Nous promettons à notre mère de ne point oublier ses avis et de n’être ni menteurs ni paresseux. Puis, après l’avoir encore embrassée, ainsi que notre petit frère, nous nous arrachons de ses bras.
Qu’ils sont pénibles à faire les premiers pas qui vous éloignent de ceux que vous aimez! Jusque-là j’avais eu du courage, mais en me mettant en route, je sens qu’il m’abandonne, et je suis prêt à courir dans les bras de ma mère.
Je m’efforce de retenir mes pleurs, tandis que Pierre laisse couler les siens. Nous ne faisons point six pas sans nous retourner pour voir encore ma mère et mon frère, et leur faire un signe d’adieu; on croit toujours que ce sera le dernier, mais ce n’est que lorsqu’on ne peut plus les apercevoir que l’on renonce à tourner encore une fois ses regards vers ceux que l’on chérit.
Nous sommes au bas de la montagne... Déjà se perd dans l’éloignement le toit de notre chaumière... Jacques, Marie, vous tendez encore vos bras vers nous! Mais c’en est fait, nous ne distinguons plus vos signes d’adieu. Ah! je puis maintenant laisser couler mes larmes: ma mère ne les verra pas.