Nous marchons depuis près d’une heure, Pierre et moi, et nous ne nous sommes encore rien dit. Je ne l’entends plus parler; mais il pousse de temps à autre de gros soupirs qu’il finit par ces mots: Jacques est bien heureux, lui!... il reste chez nous!...

J’ai aussi cessé de pleurer. Je commence à regarder autour de moi; ce ne sont encore que des montagnes et des sites semblables à ceux qui entouraient notre chaumière, et cependant tout cela me paraît différent; il me semble déjà que je suis loin... bien loin de mon pays!... J’aperçois un village; nous y demanderons si l’on a vu nos compatriotes; d’ailleurs, je me souviens du nom de la première ville où nous devons nous rendre: c’est à Pont-de-Beauvoisin, puis après à Lyon. Oh! j’ai de la mémoire, et je trouverai bien ma route.

—André, je suis las, me dit Pierre en s’arrêtant devant moi.—Asseyons-nous là-bas... au bord de la route, lui dis-je en le regardant avec tendresse; car je me souviens des dernières paroles de ma mère: elle m’a dit de veiller sur mon frère, de le protéger, de ne point l’abandonner. Je me sens fier de la confiance qu’elle a eue en moi, et de cette secrète supériorité qu’elle me reconnaît sur lui.

Nous nous sommes assis au pied d’une colline:—Marcherons-nous longtemps? me dit Pierre, qui a toujours l’air bien affligé.—Ah! dame! nous ne sommes pas près d’arriver!...—Jacques est bien heureux, lui!... il reste chez nous!...—Nous allons gagner de l’argent pour aider notre mère; est-ce que tu en es fâché?—Et comment ferons-nous pour gagner de l’argent?—Nous ramonerons les cheminées; nous ferons des commissions, nous danserons la savoyarde, nous chanterons la chanson que nous a apprise notre père...

Pierre, qui a fait la grimace quand j’ai parlé de ramoner, me dit alors:—Si tu veux, André, tu ramoneras les cheminées, et moi je danserai.

Je regarde mon frère; ses yeux bleus étaient encore gonflés d’avoir pleuré; sa figure, ordinairement riante, ronde et rouge comme une cerise, et que ses cheveux blonds qui tombaient en grosses boucles sur son front rendaient si gentille, était comme ses yeux changée par le chagrin. Je lui saute au cou, je l’embrasse tendrement; cela nous fait du bien, et Pierre retrouve l’appétit.

—J’ai faim, me dit-il.—Mangeons..., nous avons de quoi dans nos sacs.

Pierre fouille dans le sien... il pousse un cri de joie. Ma bonne mère nous a glissé des noisettes et des pommes avec notre pain.—André!... André!... des pommes! me dit-il. Et le voilà qui mange et chante en même temps; les pommes ont rendu à mon frère toute sa gaieté.

—Dis donc, André, qu’est-ce que nous verrons à Paris? me dit-il tout en se bourrant de pommes et de noix.—Oh! tout plein de choses!... Tu sais bien que mon père nous racontait ce qu’il y avait vu...—Ah! oui... des polichinelles, n’est-ce pas? et puis des hommes qui font des tours... qui mangent du fil et des aiguilles... qui marchent sur la tête, qui tournent sur une jambe.—Oh! bien d’autres choses encore!... des rues superbes, des maisons bien plus grandes que la nôtre, des voitures qui roulent toujours, des boutiques, comme quand c’est la foire à la ville de l’Hôpital, des lanternes magiques, des pièces curieuses, le soleil et la lune qu’un monsieur porte sur son dos, le diable qui danse, un chat qui lui tire la queue, et une bataille avec des chevaux dans une petite maison.

—Comment! nous verrons tout ça? dit Pierre en se levant et sautant de joie; ah! comme nous allons nous amuser... Tiens, moi, je ferai la roue... Vois-tu, André, comme je la fais bien!