—Est-ce qu’on ne t’a pas avancé?
—Si!... oh! pardieu! on m’a avancé très-souvent: On a même fini par me pousser tellement, que j’étais toujours à une lieue des autres. Mais tout cela ne m’a pas séduit; les arts me réclamaient...
On en revient toujours
A ses premiers amours.
Et je me félicite d’avoir quitté le service, puisque je retrouve un ami si fidèle... Buvons.
Rossignol fait honneur au repas; il y a longtemps qu’il n’en a fait un pareil. Les bouchons sautent, les bouteilles se vident; afin de ne point se déranger, Rossignol jette les assiettes sales sur un joli canapé; et fait rouler les bouteilles vides sur le parquet. Mais déjà Pierre n’a plus la tête à lui: voulant tenir tête à son ami, qui ne cesse point de boire, de trinquer et de verser, Pierre commence à s’échauffer, sa langue s’embarrasse, et il chante des bourrées savoyardes pendant que son convive, qui est encore de sang-froid, parce qu’il a l’habitude de boire, fait disparaître avec une rapidité inconcevable tout ce que le traiteur avait apporté.
Au milieu des vins fins; des liqueurs, devant une table bien garnie, Rossignol ne songe pas à François, auquel il a promis de rendre le carrick avant deux heures: Mais l’exactitude n’est point la vertu du beau modèle; qui ne s’occupe qu’à faire sauter les bouchons, et commence, après avoir vidé quatre bouteilles pour sa part, a partager l’ivresse de son hôte.
Échauffé par le vin, Rossignol jette de côté le carrick qui le couvrait en s’écriant:
—Au diable la robe de chambre! je n’en ai plus besoin... n’est-ce pas? Pierre, tu me connais, je suis ton ami... est-ce que je ne suis pas toujours assez propre pour déjeuner avec toi?... j’étouffais avec ce vieux couvre-pied.—Comment, c’est le carrick de ton oncle... Le requin... que tu jettes comme ça par terre?—Laisse donc, mon oncle! est-ce que j’ai des oncles, moi? buvons.—C’est toi qui me l’as dit tout à l’heure.—Ah! c’est juste, je n’y pensais plus. C’est égal, Pierre, nous allons joliment nous amuser. Dieu! quelle vie d’Amphitryon nous allons mener... tu n’es déjà plus le même, tu as tout une autre figure que ce matin; tu t’amuses, n’est-ce pas?—je suis si gai que je ne sais plus où j’en suis.—Eh bien! mon homme, voilà comme nous serons tous les jours depuis le matin jusqu’au soir. C’est fini, je m’attache à toi, je ne te quitte plus; tu es riche, je suis aimable, tu es borné, j’ai de l’esprit, je t’en donne, et je t’apprends à descendre gaîment le fleuve de ta vie!
—Est-ce que c’est là ton habit d’uniforme? dit Pierre qui commence à balbutier.
—Non, c’est un habit de chasse; il y manque huit boutons; c’est un sanglier qui me les à mangés au moment où j’allais le tuer. Goûtons la liqueur: voyons, ceci; du rhum... c’est roide, il faut garder ça pour le coup du milieu que nous prendront à la fin... du scubac, voyons cela... avale-moi ça, Pierre, et fait raison à ton ami... Tu dois bénir la Providence de m’avoir retrouvé, car tu vivais seul comme un loup.