—Oh! si, j’allais chez le père Bernard et Manette, ce sont de bien bons amis... d’André.
—Bernard, Manette, je crois que tu m’en as déjà parlé... n’est-ce pas un porteur d’eau?
—Justement.
—Ah! fi donc!... comment, Pierre! dans la situation où le destin t’a placé, tu fréquentes des porteurs d’eau! Ah! mon homme, ça n’est pas bien; il faut savoir garder son rang... En avant l’anisette!
—Mais, moi, est-ce que je n’étais pas commissionnaire?
—Bon! tu l’étais, mais tu ne l’es plus, vois-tu, c’est fini... c’est comme un homme qui était fripon et qui se fait honnête homme, on ne se rappelle plus qu’il a été fripon; oh! ça se voit tous les jours, ces choses-là. Je te le répète, il faut garder son quant à soi; je ne te dis point de ne plus parler au porteur d’eau, tu iras même le voir, par-ci par-là, quand nous n’aurons rien à faire, mais je n’entends pas que tu en fasses ta société habituelle, parce que tu prendrais avec eux de mauvaises manières, tandis que je veux t’en donner de soignées!... Du cognac? goûtons-le; comment le trouves-tu?
—Il me semble que c’est toujours le même goût.
—Bah! tu ne t’y connais pas; Pierre, je me charge de te former une société choisie: je t’amènerai des lurons dans mon genre, tous bons enfants; je te conduirai dans les plus jolis bals de la Courtille, des Percherons, de la barrière du Maine; je connais les bons endroits. Vive la gaieté! au diable tes amis, qui te feraient de la morale! dès ce soir nous irons valser à la barrière de Vaugirard, on y valse toute la semaine; tu me prêteras seulement un habit, un gilet et une culotte, je me fournirai le reste. Buvons et chantons le chœur de Robin des bois, sais-tu! tra, la, la, la, tra, la, la... je le chante tous les lundis avec un tourneur et une boulangère, ça fait un effet superbe! ce n’est pas difficile; toujours tra, la, la, jusqu’à demain.
A force de boire, de chanter, de trinquer et de goûter de chaque bouteille, Pierre et Rossignol finissent par n’être plus en état de rien voir. Pierre, qui prétend que tout tourne autour de lui, veut absolument valser et se laisse tomber sous la table; tandis que Rossignol, après avoir jeté à la volée les assiettes et les plats, se roule et s’endort sur le carrick de François, entre une carcasse de volaille et une bouteille d’huile de rose.