Pendant que Rossignol ronfle près de son hôte, le cocher auquel il a emprunté le carrick s’est rendu au cabaret désigné, et se place devant une table où il se fait ouvrir des huîtres et servir du vin blanc.

François a bon appétit, d’ailleurs c’est Rossignol qui doit tout payer pour la location du carrick; il faut donc ne pas rester sur sa faim. Les premières douzaines d’huîtres passent lestement; mais, Rossignol ne paraissant pas encore, François en fait ouvrir d’autres pour attendre plus patiemment son ami.

Cependant l’heure convenue sonne, et point de Rossignol ni de carrick. François demande du fromage et une autre bouteille en se disant:—Il faut lui accorder le quart d’heure de grâce.

Mais le quart d’heure et un autre sont écoulés. François s’est tellement bourré qu’il peut à peine respirer, et toujours point de Rossignol. Le cocher commence à lâcher des mots très énergiques. C’est bien pis quand ses camarades viennent lui dire:—François, tu es en tête, reviens donc à ta voiture.

Mais François ne veut pas conduire bras nus, et n’a pas de quoi payer le déjeuner qu’il a pris. Il tape du pied; se donne des coups de poing en s’écriant:—Ai-je été bête de croire ce guerdin-là... ah! mille rosses! je vas l’arranger quand il va venir... s’il avait mis mon carrick en plan... que me dira ce soir madame François si je rentre en veste! elle croira que j’ai bu mon carrick!...

Et François jure, se désespère. L’heure se passe; pour comble de malheur, le temps devient noir; bientôt un orage éclate, la pluie tombe par torrents. Tous les fiacres ont chargé. Il ne reste plus sur la place que celui de François, qui, debout sur le seuil de la porte du cabaret, se donne au diable, en s’écriant:—Conduisez donc en veste sans manches par ce temps-là!

On ne tarde pas à courir au seul fiacre que l’on aperçoit en appelant de tous côtés:—Cocher! cocher!... Déjà même plusieurs personnes se disputent à qui aura le sapin, et François, qui les entend de loin, rentre dans le cabaret en se disant:—C’est pas la peine de vous disputer, vous ne l’aurez ni les uns ni les autres.

Mais un petit monsieur en noir, en jabot, en escarpins, qui se rendait avec sa moitié à un déjeuner dînatoire que donnait son cousin pour célébrer sa nomination à la place d’adjoint au maire, d’une commune de trois cents feux, place qu’il avait obtenue après quinze ans de sollicitations; le petit monsieur, qui ne se consolerait pas de manquer le déjeuner dînatoire, est parvenu à faire monter sa moitié dans le fiacre de François. Madame s’est assise dans le fond, qu’elle remplit presque à elle seule, et les autres personnes, désespérant de la débusquer, ont pris le parti de la retraite et ont laissé le couple affamé maître du fiacre.

Il s’agit de trouver le cocher; la dame s’égosille à l’appeler par les portières, tandis que son mari court de côté et d’autre, recevant avec douleur la pluie sur son habit noir et son jabot, mais songeant avec plus de douleur encore qu’on aura commencé à déjeuner sans eux.

Enfin il aperçoit la Carpe travailleuse et court vers le cabaret en disant à sa moitié: