—Chère danse!... je ne m’en souviendrais plus maintenant.
—Oh! moi je m’en souviens encore...
—Tu crois?...
Et je fais un mouvement pour me lever... En vérité, je crois que j’allais danser la montagnarde à cette place où j’ai soupiré pendant six mois!...
Mais il est temps de retourner à la chaumière. Je prends mes cartons, Manette plie son ouvrage, je lui présente mon bras et nous regagnons notre demeure. L’heure du dîner est venue, et il me semble que j’ai de l’appétit; c’est la première fois depuis que j’ai quitté Paris.
Après le dîner, je propose à ma sœur d’aller promener dans les environs. Elle accepte; nous voici en route, bras-dessus, bras-dessous, et cette fois nous n’allons pas du côté du monticule. Vraiment ce pays est très-pittoresque: des rochers comme si on était à cent lieues de Paris, une forêt magnifique, tout cela est fort beau quoiqu’un peu triste, mais avec Manette je ne vois plus cela d’un œil aussi mélancolique.
Nous regagnons notre demeure; il est l’heure du repos. Je dis bonsoir à Manette et je monte chez moi. Je songe à ma journée; elle m’a semblé plus courte qu’à l’ordinaire... et je ne me couche pas en soupirant comme c’était mon habitude. Mon Dieu! est-ce qu’en effet on peut guérir de l’amour?... Est-ce que du moment que l’on n’a plus d’espoir, ce sentiment diminue?... Oh! non! j’aime toujours Adolphine; pourquoi donc ne suis-je pas aussi triste qu’autrefois?... Mais, après tout, dois-je me fâcher de devenir raisonnable?... Dormons, cela vaudra mieux que de m’inquiéter de cela.
Je m’endors et l’image de Manette vient égayer mes songes. Le lendemain nous nous rendons comme la veille sur la hauteur. Je reprends mes crayons et ma sœur son ouvrage. Cette fois je me place vis-à-vis d’elle, afin de la forcer de me regarder quand elle lèvera les yeux.
Nous causons. Manette me semble plus gaie; elle sourit en me regardant.., et quel aimable sourire! Quand j’ai dessiné quelque temps, je vais montrer mon ouvrage à Manette; pour cela, il faut nécessairement que je me rapproche d’elle. Quelquefois j’oublie de retourner à ma place... On est si bien tout contre Manette!... La journée se passe encore plus vite que la veille, et cependant je crois que nous n’avons pas parlé d’Adolphine.
Trois autres jours s’écoulent encore. Je ne sais ce que j’éprouve: il me semble que mon cœur se dilate, qu’il renaît au plaisir, à la vie. Mais je ne puis plus être un instant sans voir Manette; il me manque quelque chose lorsqu’elle n’est pas près de moi. Nous allons toujours nous asseoir sur le monticule; cependant je commence à m’apercevoir que je sais cet endroit par cœur: toujours les mêmes sentiers, les mêmes bosquets, les mêmes points de vue; j’ai dessiné cela cent fois... Mais je n’ose proposer à Manette d’aller ailleurs... je ne sais quelle honte me retient.