—Eh bien! vous saurez que huit jours après le mariage de sa fille, M. le comte est mort d’une indigestion de homards; jusque-là il n’y avait pas encore grand mal; cependant s’il fût mort plus tôt, peut-être le mariage n’aurait-il pas eu lieu, car c’est lui qui l’a voulu... Pendant quelque temps M. le marquis parut assez assidu auprès de sa femme; mais à peine deux mois s’étaient écoulés que déjà il avait changé de manières: sortant le matin, ne rentrant quelquefois que le lendemain, il abandonna entièrement sa jeune épouse; mais celle-ci ne se plaignait point et passait tout son temps près de sa mère. Madame la comtesse voulut faire quelques représentations à son neveu... Oh! dès lors ce fut bien pis; il répondit qu’il était le maître et qu’il le ferait voir!... Hélas! il ne l’a que trop fait voir. Jugez, mon cher André, du désespoir de ma bonne maîtresse en apprenant que l’époux de sa fille jouait et se livrait à mille désordres. M. Thérigny avait eu l’art de cacher l’état de ses affaires à son oncle; ce qui ne lui avait pas été difficile, car M. de Francornard ne s’entendait qu’à ordonner un dîner. Bref, on a appris qu’en se mariant il était déjà criblé de dettes, et que ses créanciers n’avaient attendu en silence que dans l’espoir que son mariage avec sa cousine lui donnerait les moyens de se liquider. Mais, avec un tel fou la fortune d’un nabab n’aurait pas suffi! Malheureusement ma maîtresse et sa fille n’entendent rien aux affaires d’intérêt; que vous dirai-je enfin!... Il y a deux mois que les créanciers sont venus saisir l’hôtel et tout ce tout qui était dedans. Ces dames n’ont eu que le temps de s’éloigner avec ce qu’elles avaient de plus précieux; je les ai suivies... Madame ne le voulait pas, mais je n’ai point consenti à l’abandonner... quoique M. Champagne me fit encore des propositions... Mais fi! je n’ai pas voulu l’écouter; c’est un voleur, et je gage qu’il s’est entendu avec les créanciers. Enfin, nous avons été prendre un logement modeste au faubourg Saint-Germain; et nous y attendons qu’il plaise à M. le marquis, qui a disparu depuis la saisie de l’hôtel, de vouloir bien donner de ses nouvelles à sa femme.

Je resté quelques minutes muet de saisissement. Ma bienfaitrice réduite à vivre obscurément... à se priver peut-être de mille douceurs qui deviennent des nécessités pour les gens élevés dans l’opulence!... Et sa fille... mademoiselle Adolphine... car je ne puis m’habituer à l’appeler madame, malheureuse, abandonnée par son mari et forcée de cacher ses larmes à sa mère!... Mon Dieu!... qui aurait pu deviner de tels événements?

Lucile me serre la main, elle me dit adieu et va s’éloigner. Je l’arrête à mon tour.

—Lucile! je désire vous revoir, lui dis-je.

—Je ne quitte guère ces dames; cependant pour vous, monsieur André, il n’y a rien que je ne fasse...

—Oh! ce n’est pas de moi qu’il s’agit!... Je veux... je ne sais encore... mais il est impossible qu’elles restent ainsi...

—Mon Dieu! comme vous paraissez agité!... Vous êtes si bon, André! les nouvelles que je vous ai apprises vous ont affligé... J’aurais dû vous les taire peut-être; mais je ne sais rien cacher, moi!

—Ah! je bénis le hasard qui m’a fait vous rencontrer... que n’ai-je su plus tôt!... mais je dois... oui, Lucile, il faut que je vous voie, que je vous parle...

—Si vous vouliez voir ces dames... tenez, voici leur adresse; ah! je suis sûre qu’elles seraient bien contentes de vous voir: on ne parle pas de vous; mais on y pense... je le sais bien, moi.

—Non, Lucile, je ne dois pas les voir... Mais venez chez moi après-demain... Entendez-vous, après-demain; surtout n’y manquez pas!...