Pierre est aussi fort content que je ne sois plus riche. Il dit qu’il en travaille avec plus d’ardeur et qu’il veut gagner pour me rendre ce qu’il a dépensé pendant mon absence. Pauvre Pierre! il est cent fois plus heureux depuis qu’il a repris ses crochets! Il a conservé sur l’œil gauche la marque du coup qu’il a reçu dans une orgie, et lorsqu’on lui propose d’aller au cabaret, Pierre porte la main à son œil et répond qu’il n’aime plus le vin.
Je passe toutes mes soirées près de Manette; nous faisons nos projets pour l’avenir. Chaque jour je découvre dans l’âme de cette aimable fille de nouvelles vertus, de précieuses qualités, point d’ambition, point de coquetterie; vivre et mourir près de moi, voilà son unique désir. Mais Bernard devient vieux, il ne peut plus travailler; nous l’emmènerons avec nous en Savoie; et là, près de ma mère, dans la jolie maison dont je lui ai fait présent, nous coulerons des jours bien doux. L’espoir du bonheur est déjà le bonheur même; cependant chaque soir Manette me demande si mes tableaux seront bientôt finis.
Au bout de six semaines j’ai enfin terminé mon ouvrage; mais il faut trouver un acquéreur: lorsque j’avais un beau logement, lorsque je semblais tenir maison, j’étais entouré de gens qui m’accablaient de compliments, me demandaient comme une faveur de leur faire un tableau. Aujourd’hui tous ces gens-là m’ont fui... j’ai fait la sottise de dire que je ne suis plus riche, que j’ai besoin du produit de mon travail pour vivre, et personne ne se présente, ne s’offre pour m’être utile; j’aurais dû leur laisser croire que j’étais riche encore, que je ne travaillais que pour mon amusement, et déjà mes tableaux seraient vendus!... mais c’est toujours à ses dépens que l’on apprend à connaître le monde.
Malgré moi mon front se rembrunit, et Manette s’en aperçoit.—Mon ami, me dit-elle, pourquoi te chagriner? et qu’avons-nous besoin d’argent? nous devons aller vivre près de ta mère; eh bien! là, nous travaillerons, nous labourerons notre champ, mais nous serons heureux parce que nous n’avons point d’ambition.
Aimable fille!... oui, je sens combien je serai heureux avec toi! mais l’épouser sans être certain que mon talent assurera son existence, sans pouvoir lui offrir ces présents si doux à recevoir, quand c’est l’objet qu’on aime qui nous les donne! Ah! cela me fait une peine!... et cependant tarder encore à épouser Manette, c’est bien cruel aussi! Chaque jour le père Bernard me dit:
—A quand la noce, mes enfants?...
—Mais c’est quand monsieur voudra, répond Manette en me lançant un regard qui va jusqu’à mon cœur; et moi, je suis obligé de balbutier: Bientôt... je l’espère... dès que j’aurai terminé quelques affaires.
—Tâche donc de les terminer bien vite, reprend le père Bernard; je deviens vieux, mes enfants, et je voudrais pourtant encore danser à la noce de ma fille.
Je viens de rentrer chez moi, j’ai fait encore d’inutiles démarches pour trouver à vendre mes tableaux; je ne suis pas connu, on ne vient même pas les voir; il semble, à entendre tous ces gens-là; que les grands maîtres, les hommes de génie n’ont jamais commencé!
On ouvre doucement ma porte: c’est Pierre qui entre chez moi. Il s’avance... il paraît embarrassé pour me parler.