—Non, Lucile, non, j’ai encore plus de fortune qu’il ne m’en faut... et d’ailleurs tout ce que j’ai n’appartient-il pas à m’a bienfaitrice?
—Et vouloir qu’elle ignore...
Lucile, si vous trahissez mon secret je ne vous reparlerai de ma vie.
—Eh bien! monsieur, on le gardera, soyez tranquille. Oh! je ne veux pas me fâcher avec vous... Ce cher André!..... ah! s’il avait épousé mademoiselle!..... comme elle serait heureuse!... elle ne pleurerait pas en cachette... ses yeux sont rouges le matin, que cela fait peine... Elle dit à sa mère que c’est qu’elle a la vue faible, mais je sais bien qu’en penser...
—Lucile... tâchez qu’elle soit heureuse... et donnez-moi quelquefois des nouvelles de madame la comtesse; tenez, voici ma nouvelle adresse. Adieu, Lucile! allez vite porter cela à ces dames.
—Ah! monsieur, il faut que je vous embrasse auparavant. Lucile m’embrasse et s’éloigne avec le portefeuille. Je me sens plus heureux, plus content que je ne l’ai jamais été: bien différent de beaucoup de gens; ce que je perds en richesse, je le gagne en gaieté.
CHAPITRE XXXII
APPRÊTS DE NOCE.—DERNIER TOUR DE ROSSIGNOL.
Je suis établi dans mon petit logement; il me semble que j’y suis mieux que dans le bel appartement que j’habitais; car je pense que ma bienfaitrice est désormais à l’abri de la misère, et l’idée que j’ai contribué à son bien-être me fait trouver du charme dans les privations que je me suis imposées.
Je travaille avec ardeur aux deux tableaux que j’ai entrepris; avec le prix que j’espère en avoir, j’épouserai Manette, je lui achèterai tout ce qui peut lui être nécessaire; ce ne sont point des diamants, des cachemires, des dentelles, que je lui donnerai; mais Manette ne désire rien de tout cela; elle n’en a pas besoin pour être jolie, elle me plairait moins si elle en portait.
Lucile est revenue me voir: elle a pleuré en entrant dans mon nouveau logement, puis elle m’a sauté en cou et m’a embrassé en me donnant des éloges qui me semblent bien exagérés; car il ne m’a fallu aucun effort pour agir comme je l’ai fait. Madame la comtesse, en trouvant la somme que contenait le portefeuille, a adressé mille questions à Lucile; mais celle-ci, ainsi que nous en étions convenus, s’est bornée à dire qu’un inconnu le lui avait remis et était reparti aussitôt. Ces dames ne doutent point que ce ne soit le marquis qui leur a envoyé cette somme. Tant mieux! avec cette idée, Adolphine doit moins en vouloir à son mari, et il est si cruel de ne pouvoir estimer celui dont on porte le nom! Cependant Lucile prétend qu’elle est toujours aussi triste. Mais elles ne manquent de rien et n’ont plus besoin de songer à travailler pour vivre. J’ai fait jurer de nouveau à Lucile qu’elle ne trahirait jamais mon secret; elle en a fait le serment tout en murmurant de ce que l’on attribuait au marquis ce que j’avais fait.