Je fais le chemin en peu de temps; d’abord le souvenir de Manette m’occupe entièrement; mais, arrivé devant la maison de ma bienfaitrice, je me sens craintif, embarrassé. Ah! il est plus difficile qu’on ne croit de faire le bien, surtout lorsqu’on veut ménager la délicatesse de ceux que l’on oblige; et puis je vais revoir Adolphine!... Adolphine, que je n’ai pas vue depuis qu’elle est mariée. Je ne suis plus amoureux d’elle; non, mon cœur est tout entier à Manette... et cependant je tremble, je suis inquiet, oppressé. Rappelons mon courage, songeons qu’Adolphine n’est plus pour moi qu’une amie, que la fille de ma bienfaitrice... Jamais rien dans ma conduite ne lui rappellera que j’ai osé l’adorer. De son côté, elle ne voit, elle n’a jamais vu en moi qu’un frère, que le compagnon de son enfance; elle ne m’a jamais aimé que d’amitié, j’en suis bien persuadé maintenant; éloignons donc toutes idées du passé; elles seraient offensantes pour tous deux.
La maison est de modeste apparence; c’est au quatrième, m’a dit Lucile. Au quatrième!... celles qui habitaient un hôtel, qui avaient dix domestiques à leurs ordres!... Ces changements se voient de tout temps, je le sais, mais ils n’en sont pas moins pénibles à supporter; et la philosophie, si facile en paroles, est souvent bien triste à mettre en pratique.
Je monte en tremblant; à chaque marche qui me rapproche du terme de ma course; je sens mon courage m’abandonner. Arrivé devant la porte, j’ai besoin de m’arrêter quelque temps. La pensée de leur malheur, du motif de ma visite, m’oppresse tellement que je respire à peine... Je voudrais voir Lucile la première... enfin j’ai frappé.
C’est Lucile qui m’ouvre; elle pousse un cri de joie.—Ah! que ces dames seront contentes de vous voir! dit-elle, je cours les avertir.
—Un instant, Lucile, promettez-moi d’abord que vous ne démentirez jamais ce que je dirai...
—Oui, André, oui, je vous le promets.
—Je désire que madame me croie riche... à mon aise du moins... Je le suis en effet; les tableaux que j’ai vendus m’ont procuré plus que je n’espérais, et ceux que je ferai...
—Qu’avez-vous besoin de me dire tout cela, André? je devine votre motif, je lis dans votre âme... Croyez que je vous seconderai de tout mon pouvoir.
Nous entrons; l’appartement est meublé avec simplicité, mais du moins rien n’y annonce encore la misère.—Ma jeune maîtresse n’est pas levée, me dit Lucile; depuis quelque temps elle est souffrante; madame est auprès d’elle; je vais l’avertir; attendez ici, André.
Je reste dans une petite pièce qui fait salon. Tout ce que je vois oppresse mon âme. Je me rappelle l’opulence de l’hôtel, et je fais de tristes comparaisons. Mais on vient... la porte s’ouvre... mon cœur bat vivement... C’est ma bienfaitrice! je l’ai aperçue... elle m’ouvre les bras.—André!... mon cher André!... me dit-elle d’une voix que l’émotion éteint. Je cours vers elle, je tombe à ses pieds, je prends ses mains, je les baigne de larmes...—A mes pieds! s’écrie-t-elle, lorsque ta place est sur mon cœur!... Mais j’ai besoin de me prosterner quelque temps devant son infortune.