Chère Manette! quelle âme! quels sentiments!...—Tu ne peux encore aller chez ces dames, il est trop matin, me dit-elle, reste ici, déjeune avec nous; je vais tout préparer... Ensuite tu iras les voir... puis... tu reviendras... C’est pour deux heures, André, tu ne l’oublieras pas!...
Comment pourrais-je l’oublier, lorsqu’à chaque instant elle me force à l’aimer davantage, lorsque c’est un ange que je vais posséder!
Manette nous prépare notre déjeuner; puis sort pour quelques emplettes indispensables, nous dit-elle; je reste avec Bernard; le bon porteur d’eau ne songe plus à la noce.—Nous danserons entre nous, dit-il; nous n’en serons pas moins gais... Brave Auvergnat! il n’hésite jamais quand il s’agit de rendre service.—Tu ne fais que ton devoir, dit-il, en te montrant reconnaissant envers ta bienfaitrice... Pourquoi des âmes si nobles sont-elles souvent reléguées sous les toits?
Manette tarde bien à rentrer; le temps s’écoule. Je pourrais maintenant me rendre chez ces dames; mais je ne veux pas sortir avant que Manette ne soit de retour. Elle revient enfin, rouge, respirant à peine, mais plus jolie encore par le bonheur, le contentement qui se peint dans ses traits. Je ne lui demande pas d’où elle vient; les regards qu’elle attache sur moi ne laisseront jamais pénétrer dans mon cœur un soupçon jaloux. Je me lève, je l’embrasse; je vais m’éloigner en lui disant:
—A deux heures... je serai ici.
Elle me suit sur l’escalier, elle tire la porte sur nous; puis d’un air timide met plusieurs pièces d’or dans ma main en me disant:
—Tiens, mon ami, joins cela à ce que tu devais dépenser pour la noce... au moins la somme sera plus forte.
—D’où te vient cet argent, Manette?...
—Mon ami... c’est... ah! tu ne me gronderas pas, j’en suis sûre... mais tous ces cadeaux que tu m’avais faits ne m’étaient point nécessaires. Je n’ai besoin ni de grands châles, ni de robes de soie... Tu m’as dit que je te plairai bien sans cela... Mon ami, j’ai tout reporté, excepté une seule robe bien simple que j’ai passé la nuit à me faire... et cette bague... où il y a de tes cheveux et ce mot si doux... fidélité... Ah! tu me pardonneras, n’est-ce pas, André, d’avoir disposé de tout cela sans ta permission!
Lui pardonner!... je ne trouve pas d’expressions pour lui peindre ce que j’éprouve; je la serre contre mon cœur, je l’embrasse mille fois.—Assez! assez! me dit l’aimable fille en rougissant, ou tu croirais, André, que c’est par intérêt que j’ai agi ainsi... Enfin je me suis arraché de ses bras, et je cours chez madame la comtesse.